« Grâce à Dieu »: un combat contre le silence et l’absence de sanctions

Alexandre Guérin habite la région lyonnaise. Cadre bancaire épanoui d’une quarantaine d’années, époux d’une femme aimante et père de cinq enfants, c’est un catholique pratiquant, tout comme sa famille. Après une conversation avec un camarade, il se remémore les abus sexuels dont, enfant, il fut victime de la part d’un prêtre pédophile, le père Bernard Preynat. Il se lance alors dans un combat, très vite rejoint par François et Emmanuel, également victimes du prêtre, pour « libérer leur parole » sur ce qu’ils ont subi, mais les répercussions et conséquences de ces aveux ne laisseront personne indemne. Sorti le 20 Février 2019 et réalisé par François Ozon, « Grâce à Dieu »cumule 655 226 entrées en un mois. C’est un film pertinent qui dénonce le silence de l’Eglise sur les affaires destructrices de la pédophilie, auxquelles l’actualité fait tristement écho.

Grâce-à-Dieu
Le Cardinal  Philippe Barbarin, image du film de François Ozon

« Grâce à Dieu » retrace l’histoire de victimes du père Preynat, qui plusieurs décennies après leurs agressions, décident de s’exprimer ouvertement en dénonçant les agissements de l’homme d’Église. C’est un récit chronologique, ensemble, ces anciens scouts créent « La Parole Libérée », une association ouverte à toutes les victimes du groupe scout Saint-Luc. Les acteurs Melvin Poupaud, Denis Ménochet et Swann Arlaud représentent Alexandre, François et Emmanuel, les trois hommes à l’origine de cette lutte. Leurs remarquables interprétations sonnent juste et touchent au cœur, que ce soit la sobriété, tout en retenue, de Melvin Poupaud, l’exubérance attachante de Denis Ménochet ou bien encore la fragilité révoltée de Swann Arlaud.

L’Affaire Preynat, fil rouge du film, est devenue emblématique du scandale de pédophilie auquel est confrontée l’Eglise catholique de France. Bernard Preynat, un prêtre lyonnais de 72 ans, a été mis en examen pour des abus sexuels qu’il aurait perpétrés et qu’il n’a d’ailleurs jamais nié, sur de jeunes scouts de sa paroisse dans les années 1980-1990. Il a fallu la persévérance de ses victimes déclarées, rassemblées au sein de l’association La Parole libérée, pour que le silence se brise et que le diocèse de Lyon assume ses responsabilités, enfin. En effet, les faits reprochés à cet homme étaient  connus depuis longtemps par sa hiérarchie, y compris par le cardinal Barbarin, archevêque de Lyon depuis 2002. Ce dernier attendait son jugement, qui a été rendu jeudi 7 mars, il a écopé de six mois de prison avec sursis pour non-dénonciation d’abus sexuel dans son diocèse. Il fait appel de cette décision mais a choisi de présenter sa démission au Pape.

 « Tu es mon grand garçon, c’est notre secret » 

 Père Preynat

Trente ans voire quarante ans après les agressions sexuelles et les viols qu’ils évoquent dans le film, ces jeunes garçons, innocents et purs, sont devenus des hommes, pères de famille, certains toujours catholiques pratiquants, d’autres ont rejeté leur foi. Sur le site de l’association de victimes La Parole libérée, une vingtaine d’entre eux sortent de leur long silence et livrent des témoignages accablants. Ils racontent avoir refoulé pendant des décennies leurs souvenirs traumatisants, mais affirment n’avoir rien oublié de leurs souffrances. C’est la recherche d’une victime non prescrite qui rassemble autour de l’association. Non seulement la parole est libérée mais ainsi la justice peut passer et reconnaître les victimes.

« Il ferme la porte. Il me prend dans ses bras. Il passe sa main dans mon short bleu marine, je ne bouge pas. Il me serre fort, très fort. Il m’embrasse dans le cou, se frotte contre ma jambe. J’entends encore son souffle et ses mots réconfortants. Il dit qu’il m’aime. Il respire fort, plus fort et puis plus rien. Je sais que cela va s’arrêter. Cela dure… un certain temps, quelques minutes. Il me dit que c’est notre secret. »

Témoignage d’Alexandre Guérin, victime du Père Preynat

Les agissements présumés du père Preynat sont pourtant connus de certains parents et même du curé responsable de la paroisse, le père Jean Plaquet, alerté par des familles dès 1978, selon Le Monde et le livre-enquête Eglise : la mécanique du silence de Daphné Gastaldi, Mathieu Martiniere et Mathieu Périsse, éditions JC Lattès

Bertrand Virieux, fondateur de La Parole libérée, explique avoir subi des attouchements. « J’en ai parlé à ma mère, qui a eu une discussion avec Bernard Preynat, chez nous, où il se serait excusé, et son supérieur hiérarchique immédiat dans la paroisse [Jean Plaquet] en a été avisé, raconte Bertrand Virieux. J’ai néanmoins dû continuer à lui servir d’enfant de chœur et assister à ses sermons pendant des années et passer encore deux ans aux scouts mais il m’avait, depuis ses excuses, totalement épargné. »

La Parole libérée, sans qui le prêtre n’aurait jamais été inquiété, recense à ce jour plus de 70 victimes déclarées. L’association a toujours livré bataille en justice pour que le cardinal Barbarin soit condamné pour non-dénonciation, car trois prélats se sont succédé à la tête du diocèse de Lyon. Selon La Parole libérée, tous se sont contentés de changer Bernard Preynat de paroisse et de le croire sur parole, sans jamais saisir la justice. L’affaire Preynat est ainsi devenue l’affaire Barbarin, désormais au centre du scandale, le cardinal n’a de cesse de se défendre, d’interviews en conférences de presse. D’ailleurs, c’est à l’occasion d’une conférence de presse que Philippe Barbarin prononcera ces mots, qui donneront le titre du film.

« La majorité des faits, grâce à Dieu, sont prescrits. » 

Le Cardinal Philippe Barbarin, lors d’une conférence de presse en Mars 2016 

En attendant d’être jugé devant une cour d’assises, Bernard Preynat, 72 ans, est l’acteur central d’un procès canonique, une procédure interne à l’Eglise, débutée en février 2016 et repris en octobre 2018. Le prêtre est toujours interdit d’exercice de son ministère en public comme en privé : il ne peut ni dire la messe, ni confesser. Il encourt le maintien de cette sanction, voire l’interdiction de tout exercice de manière définitive.

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François Ozon, réalisateur et cinéaste du film

Fort de son succès le film remporte l’Ours d’Argent Berlinale 2019, le 16 Février 2019, avant même de savoir si le film est autorisé à sortir en France. En effet, le prêtre Bernard Preynat, avait saisi la justice afin d’obtenir le report de la sortie du film et n’a pas obtenu gain de cause. Tout comme Régine Maire, une ex-membre du diocèse de Lyon au courant des agissements du Père Preynat, représentée sous son nom dans le film, avait assigné François Ozon pour que son nom ne soit pas cité dans le film. Ainsi, la sortie a été autorisée le lundi 18 Février 2019 à sortir en salles. 

« Grâce à Dieu » est fidèle aux témoignages des victimes regroupées dans l’association La parole libérée. Sobre et bouleversant, le film touche juste avec délicatesse et sans caricature. Il permet de suivre trois personnages émouvants, aux réactions très différentes, qui luttent et réunissent leur souffrance pour combattre le silence de l’Eglise sur la pédophilie, instauré en système.

Il ne faut pas avoir peur d’aller voir ce film, qui n’est pas moralisateur, le récit se veut impartial et s’attache à démontrer les manières très différentes dont les victimes réagissent ainsi que leurs parents ou famille proche, c’est ce qui en fait l’émouvante originalité. En effet, le spectateur ne sort pas indemne de la projection.

Le film soulève, de plus, des problématiques essentielles, notamment celles de la maladie, du traumatisme des victimes, la prescription ou encore la protection arbitraire de l’Eglise vis-à-vis de la justice telle une entité, une institution intouchable. « Grâce à Dieu » ébranle, fait réfléchir et ouvre les yeux.

MARTHE DOLPHIN

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