« Green Book, sur les routes du Sud » : l’Amérique tout en clivages

A travers l’épopée atypique de deux hommes dans l’Amérique profonde des années 60, le réalisateur Peter Farrelly dénonce avec brio la politique ségrégationniste de l’époque dans un film qui associe humour et réflexion. Green Book : Sur les routes du Sud a obtenu le mois dernier l’Oscar du Meilleur film, récompense suprême du cinéma américain. Alors que ce prix a beaucoup fait parlé aux Etats-Unis, CUBE a également visionné le long-métrage.

Ce fut la surprise de la dernière cérémonie des Oscars : « Green Book », le film de Peter Farrelly, remporta le prix de Meilleur Film pour cette édition 2019, au détriment des favoris « Vice » et « BlacKKKlansman ». Porté à l’écran par le duo composé de Viggo Mortensen (vu notamment dans le très bon « Captain Fantastic ») et Mahershala Ali, qui remporta par ailleurs la statuette de Meilleur Acteur dans un Second Rôle, le long-métrage tire son scénario d’une histoire vraie.

Don Shirley (Mahershala Ali) et Tony Lip (Viggo Mortensen)

En effet, le film retrace le voyage d’un riche musicien afro-américain, Don Shirley, et de son nouveau chauffeur Tony Vallelonga, alias « Tony Lip », père d’une famille du Bronx originaire d’Italie. Ces deux personnages ont réellement existé, tout comme le périple qu’ils ont effectué en 1962 entre Manhattan et Birmingham dans l’Alabama. Toute la difficulté du trajet réside dans le fait que Don Shirley ne peut ni loger ni manger dans n’importe quel hôtel ou restaurant. Etant une personne de couleur, les lois ségrégationnistes de l’époque lui imposaient de suivre le « Green Book », un guide qui recensait les lieux où les noirs pouvaient séjourner. Comme on peut l’imaginer, ces lieux étaient souvent bien moins agréables que ceux réservés aux blancs, isolés du reste des infrastructures et peu entretenus.

Les discriminations permanentes à l’encontre de la communauté afro-américaine constituent le fil rouge du film, sans pour autant monopoliser lourdement la narration. Farrelly parvient à rappeler combien le racisme était omniprésent et totalement banalisé dans la société américaine des années 60. D’ailleurs, le duo d’acteurs principaux représente parfaitement les clivages d’une société scindée en deux groupes distincts, totalement étrangers l’un à l’autre. La relation à l’écran entre Don Shirley et Tony Lip est d’autant plus intéressante que le film joue aussi sur leurs multiples différences concernant leur situation sociale. Si le premier connait la gloire grâce à son talent inouï de musicien, le second divague entre divers jobs précaires pour parvenir aux besoins de sa famille. Cette dichotomie entre le blanc pauvre et le noir riche se situe bien sur à contre-courant du contexte global de l’époque, mais permet ainsi de saisir aussi toute la complexité de la ségrégation raciale dans les Etats-Unis d’alors.

Car Farrelly ne propose pas seulement un road-movie sur fond de bons sentiments et de cadre historique, mais surtout une véritable réflexion sur la manière dont les communautés se considéraient réciproquement. Le réalisateur nous glisse dans les esprits de chaque personnage : on perçoit le rejet qu’inspire à Tony Lip cet homme afro-américain vivant dans le luxe et qui se permet de le diriger, lui, l’homme blanc de la voiture. Tout comme on comprend rapidement le mépris de Don Shirley pour cet Italien grossier à l’appétit insatiable qui salit les banquettes de sa limousine. Le déficit de capital culturel, c’est aussi l’homme blanc qui le subit : il a besoin de l’aide de Don Shirley pour parvenir à rédiger des lettres d’amour décentes.

Différentes versions authentiques du »Green Book », guide qui listait les lieux auxquels les personnes de
couleur avaient accès dans le sud des Etats-Unis pendant la ségrégation jusqu’à la fin des années 60.

Il est effectivement plutôt pertinent d’inverser tous les stéréotypes raciaux qui étaient banalisés à cette période comme l’a fait le réalisateur dans Green Book, puisque c’est en prenant conscience de l’absurdité de ces clichés que le personnage de Tony Lip va évoluer au fil du long-métrage. Peu à peu, ses sentiments répulsifs envers les Noirs vont s’atténuer sans jamais totalement disparaître. Par exemple, il n’a aucun mal à défendre Shirley lorsqu’il se fait agresser à cause de sa couleur de peau. Cela ne l’empêche pas néanmoins de toujours renvoyer ce dernier à sa condition de « noir », qui aurait une culture indigène et un esprit qui fonctionnerait à l’opposé du sien.

Pourquoi adhère-t-il à ces préjugés racistes ? Il n’est pas sûr que Tony Lip le sache lorsqu’il prononce des propos dans ce sens. C’est dans ce flou, dans cette subtilité que réside toute la réussite du film. Il met en scène un racisme intériorisé par une population blanche qui accepte ces lois, parfois sans même essayer de comprendre pourquoi elle agit de manière discriminatoire avec les noirs.

Farrelly ne tombe ainsi jamais dans le piège d’un manichéisme dangereux : si l’opposition entre blancs et noirs était à l’évidence très puissante, il rappelle aussi que l’appartenance à l’un ou l’autre camp n’était pas rédhibitoire de la conduite à adopter. Individuellement, il restait pour un individu blanc la possibilité de s’élever contre les lois Jim Crow (lois établissant la ségrégation raciale dans le sud des USA jusqu’en 1965) s’il en avait la volonté. Mais la grande majorité a préféré se ranger derrière ce système raciste qui a perduré outre-Atlantique durant près d’un siècle.

Green Book est (déjà) incontestablement l’un des meilleurs longs-métrages de 2019. Sous l’aspect d’un feel good movie traditionnel, le film distille un message plus profond sur la manière de concevoir la tolérance et le respect d’autrui. C’est une ode humaniste que livre Farrelly, qui signe par ailleurs ici la plus grande oeuvre de sa carrière, tout en faisant écho à la tragique actualité des dernières années aux Etats-Unis. Rappelons qu’en août 2017, à Charlottesville (Virginie), une militante antiraciste a été tuée à l’issue d’une manifestation à laquelle participaient des dizaines de suprémacistes blancs, de néonazis et de membres du Ku Klux Klan. Le tout à peine un peu plus de 50 ans après la fin de la ségrégation dans le pays.

THÉODORE AZOUZE

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