Ginette Kolinka confie le flambeau de la mémoire aux étudiants lillois

« Vous savez sûrement pourquoi je suis là aujourd’hui, mais avant de commencer sachez que j’ai pour habitude de fermer les yeux quand je parle, je ne vous verrai donc pas si vous dormez, sauf si vous êtes au premier rang » (rires).

Voici les premiers mots de Ginette Kolinka rescapée des camps de concentration d’Auschwitz-Birkeneau lors de son intervention, le 11 Mars dernier, au sein de la faculté lilloise des sciences juridiques, politiques et sociales. Pendant de nombreuses années elle n’a pas voulu « embêter les gens » avec son témoignage mais elle est aujourd’hui l’une des dernières ambassadrices de la mémoire de la Shoah. Impérissables, les souvenirs de Ginette Kolinka ont marqué cette rencontre déconcertante et pleine d’émotions.

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11 Mars 2019, Ginette Kolinka raconte son histoire à l’Université Lille 2  (© Stéphane Duguet)

Sur une invitation de l’association « Adespol2 » Ginette Kolinka s’est assise en face des étudiants afin de leur livrer le chapitre le plus sombre de sa vie, emportant l’innocence d’une jeune fille et de millions d’autres victimes. Dans ce témoignage glaçant, l’émotion n’a pas le premier rôle chez Ginette. Bien que parsemé de souvenirs, ceux-ci semblent dénués d’émotions tant la négation de l’individu fut appliquée dans ces camps de la mort. On comprend alors cette mise à distance des émotions comme nécessaire à la survie de ces déportés. Si Ginette affirme avoir un temps, perdu sa sentimentalité dans les camps, elle se donne aujourd’hui le devoir de raconter pour maintenir la flamme de la Shoah. 

Figée dans les livres, l’histoire des camps prend vit sous les mots de cette rescapée.

Une vie interrompue par l’horreur 

Ginette Cherkasky, fille d’un père parisien et d’une mère d’origine roumaine naît en 1925. L’histoire de sa famille est marquée par un ras-de-marée antisémite lors de la Seconde Guerre Mondiale. À cette époque, la famille de confession juive vit dans le 4ème arrondissement de Paris, elle est la sixième d’une famille de sept enfants. Dès 1940, sous le régime de Vichy, des mesures discriminatoires vis-à-vis des juifs sont mises en place (interdiction de faire du sport ou de côtoyer des non-juifs…) et ponctuent sa nouvelle vie. Face aux étudiants elle n’a cessé d’insister sur la naïveté dont elle a fait preuve durant cette période. Une naïveté qui a sans doute permis de préserver l’innocence d’une Ginette alors âgée de 17 ans. En effet, certaines mesures lui paraissaient même agréables, comme par exemple l’interdiction pour son père de travailler. Elle le voyait plus souvent. Sous une pression de plus en plus forte, la famille changera de nom pour devenir les Kolinka, nom emprunté à des amis

En 1942, prévenue par un homme de la préfecture d’une potentielle arrestation, la famille fuit à l’aide de passeurs et de faux papiers à Avignon, en zone libre. Avec ses soeurs et son frère, Ginette pense être à l’abri.

 « Nous pensions que tout le monde était tombé dans le panneau »

 Le 13 mars 1944 jour de grand soleil, elle décide de rentrer chez elle pour le déjeuner, mais à l’entrée de la maison, Ginette raconte se trouver face à deux hommes de la Gestapo. À la question « Êtes vous juifs ? » elle nie fermement. Cela ne sera pas suffisant. Avec elle, son frère Gilbert âgé de 12 ans, son père Léon et son neveu George âgé de 14 ans sont arrêtés sur dénonciation. 

Emprisonnés aux Baumettes à Marseille, puis dans le camp de Drancy, ils sont dans « l’antichambre de la mort ». Dans ce camp où « la journée il n’y avait rien à faire » les déportés font ce qu’ils veulent, mais la jeune fille s’ennuie et se porte volontaire à l’épluchage des légumes. « On se retrouvait à la l’épluchage et comme tous les jeunes on rigolait, on se faisait des amis ». Une légèreté passagère qui ne présage en rien l’horreur à venir.

Elle remercie son père de ne lui avoir rien dit. Jamais, il ne lui a fait comprendre ce qui les attendait. Comment aurait-elle pu imaginer l’inimaginable 

« Je pensais que nous allions être envoyés dans des camps de travail, à l’usine ou dans les champs, voilà ce que je disais à mon père »

13 avril 1944, convoi 71

Après avoir quitté le camp de Drancy, la famille arrive à la gare de Bobigny le 13 avril 1944. Sur le quai ils sont entassés dans des wagons à bestiaux et les valises sont prises. « Sur le quai il y a un train de marchandises, naïve, je pense qu’il va partir et qu’un train pour voyageurs va arriver » dit-elle.

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Extrait de la liste du convoi 71 parti le 13 avril 1944 de Drancy vers Auschwitz mentionnant la déportation de Ginette et sa famille.

Après trois jours et trois nuits entassés sans pouvoir bouger, un seau pour faire ses besoins, le train arrive à Auschwitz. Répartis en deux files distinctes, Ginette et sa famille sont séparées. Tout au long de la conférence, la dangerosité de ces constantes sélections est soulignée puisqu’elles conduisaient souvent à la mort.

« Pour les nazis nous n’étions rien, absolument rien, hormis de la vermine qu’il fallait éradiquer »

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Gilbert Cherkasky ( à gauche) et Georges Marcou ( à droite)

Puis la jeune fille comprend que des camions sont mis à disposition pour les personnes fatiguées et malades car le camp était loin. « J’ai donc dit à papa, Gilbert et George de monter sur le camion, je n’ai même pas eu le temps de leur faire un bisou mais ce n’était rien puisque que les officiers disaient qu’on retrouverait nos familles dans le camp ».  Aucun camion n’acheminera ces personnes dans le camp, elles seront gazées.  Ginette est sélectionnée pour le travail et rejoint le camp des femmes d’octobre 1944 à avril 1945. 

Une série d’humiliations 

La rescapée dépeint aux étudiants certaines étapes auxquelles étaient soumis les déportés sur le camp : une série d’humiliations. Accueilli par des femmes, le groupe devait entièrement se déshabiller. « C’était quelque chose de très difficile pour moi de me retrouver complètement nue parmi toutes ces femmes que je ne connaissais pas. J’essayais comme je pouvais de cacher mes parties intimes ». Puis, une femme lui attrape le bras et lui tatoue son numéro 78 599. Ginette n’a pas le souvenir d’avoir eu mal, la honte d’être nue était plus forte.

Puis « on vous fait assoir et l’on vous rase entièrement, vous voyez le tableau ? Vous êtes assise et tout le monde est autour de vous. Rien que d’en parler je ressens encore cette honte. » Après « il faut prendre une douche, alors on se met à plusieurs sous un même pommeau, mais c’est un filet d’eau qui coule, et nous n’avons pas de savon ». Ginette vit difficilement ces moments d’humiliation  « On vous passe des habits récupérés dans les valises, mais ce ne sont pas les plus beaux bien sûr, ceux là sont envoyés en Allemagne. Rasées et habillées n’importe comment on est ridicule. On ne se reconnaît même plus entre nous. »

Ginette rapporte aux étudiants un échange glaçant entre des femmes certainement embauchées par les SS et une déportée, concernant l’origine de la fumée qui s’échappait. La réponse apportée est inimaginable.

« En voyant la fumée sortir des cheminées une de nous a demandé aux femmes surement embauchées par les SS, ce dont il s’agissait, elles nous ont répondu qu’il s’agissait de nos familles »

En 1945, Ginette est transportée deux mois avant la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau vers le camp de Theresienstadt. Dans le train : « Il y avait des morts de partout dans les wagons, du coup on les entassait au fond du wagon. Moi, j’ai gardé ma morte à côté de moi, même si elle me tombée constamment sur l’épaule . Pourquoi ? Parce que je me disais qu’il y aurait surement une distribution de nourriture à l’ouverture des portes, à ce moment là je leur ferai croire que ma morte s’était assoupie et je pourrai prendre sa part. Voilà comment j’étais devenue» . 

Une ambassadrice de la mémoire

En juin 1945, Ginette contracte un thyphus et rentre seule à bout de forces. Elle est accueillie par sa mère et ses soeurs « Je suis tombée dans les bras de ma mère mais je n’ai pas pleuré, je ne savais plus pleurer ». Lorsque sa mère évoque le retour de son mari et son fils, Ginette lui annonce froidement qu’ils ne reviendront pas. 

Elle mettra deux ans à se remettre des camps « J’ai eu la chance d’avoir une famille, de ne pas rentrer seule. Ma famille était aux petits soins avec moi ce qui m’a permis de reprendre goût à la vie ». 

Pendant plus de 50 ans Ginette ne va pas raconter son histoire pour ne pas « embêter les gens ». En côtoyant une association de survivants elle va peu à peu commencer à partager ce qu’elle a vécu.

Lors de son retour à Auschwitz Ginette voit un « décor de théâtre » aucunement ressemblant à ce qu’elle a connu durant la Seconde Guerre mondiale. Elle décrit aux étudiants un lieu particulier dans ce cimetière à ciel ouvert  : « Au fond du camp, il y a un petit ruisseau entre les arbres, si j’étais une artiste je viendrais à toutes les saisons poser mon pupitre et peindre ce ruisseau, c’est magnifique ». 

Le témoignage poignant de Ginette Kolinka a secoué les étudiants, certains les larmes aux yeux devant tant d’inhumanité et d’horreur sont sortis de cet échange bouleversés.

Touchante, Ginette clôture son intervention par ces mots :

« Maintenant que vous êtes venus me voir, vous allez pouvoir en parler pour ne pas que cela recommence car c’est la haine qui est à l’origine de cette horreur. Vous êtes notre mémoire »

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