Les discriminations, plaies du football du XXIe siècle ?

Fin mars, la Ministre des Sports, Roxana Maracineanu, dénonçait les chants homophobes scandés en tribunes alors qu’elle assistait au match de football Paris Saint-Germain / Olympique de Marseille. En parallèle, le capitaine de l’équipe d’Amiens, Prince Gouano, a été victime d’insultes racistes en plein match lors d’un déplacement de son équipe à Dijon, le 12 avril dernier. Homophobie, racisme : les stades de football sont-ils devenus des espaces propices à la propagation de la haine ?

Photo : Jeff Pachoud/AFP

20 janvier 2017. Mario Balotelli, alors joueur de l’OGC Nice, se rend en Corse pour disputer un match contre le SC Bastia, comptant pour la 21e journée de Ligue 1. Avant la rencontre, alors qu’il s’échauffe avec ses coéquipiers, il entend des insultes racistes à son égard, provenant des tribunes des supporters locaux. Le lendemain, il dénonce sur les réseaux sociaux ces cris de singe qui lui ont été proférés : « Le racisme est-il légal en France ? Ou seulement à Bastia ? ». Finalement, pour condamner ces propos, la Ligue de football professionnelle infligera à Bastia un point de moins avec sursis au classement de Ligue 1.

« Cette banane est pour Bakayoko »

Des supporters de la Lazio Rome entonnant un chant raciste

Une sanction plutôt légère quand on prend conscience de l’ampleur des discriminations qui ont lieu chaque année dans les stades en Europe. D’autant plus que Balotelli avait déjà dénoncé des actes similaires lors d’un match à Bastia, quelques mois plus tôt. Là encore, des cris de singe avaient été prononcés à son égard. Plus récemment, les joueurs de la Juventus Turin Blaise Matuidi et Moise Kean ont eux aussi été insultés du fait de leur origine à Cagliari, en Sardaigne, début avril. Tout comme Tiémoué Bakayoko, champion de France avec Monaco en 2017 qui évolue aujourd’hui à l’AC Milan, victime à son tour d’un chant raciste des supporters de la Lazio Rome : « Cette banane est pour Bakayoko » les entend-on entonner dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux.

Si de tels propos haineux ont déjà pu exister dans le passé, on observe actuellement une résurgence des discriminations dans les stades, notamment en France. La déclaration de Roxana Maracineanu, ancienne championne de natation aujourd’hui ministre des Sports, à propos de l’homophobie dans les stades a beaucoup fait réagir le milieu du football. En effet, dans une interview sur franceinfo, elle explique avoir été choquée par des chants homophobes lors du dernier Classico : « ll faut qu’ils [les supporters] revoient les choses. J’étais à PSG-OM. C’était juste inadmissible d’entendre les chants que j’ai entendus. [Les fans du] PSG criaient contre Marseille au lieu d’encourager leur équipe. »

Trois semaines après les propos de la ministre, de présumés chants homophobes auraient été entonnés lors de la rencontre de Ligue 2 Valenciennes/Lens. Ils ont été dénoncés par Rouge Direct, collectif composé « d’experts libres et indépendants« , qui aspire à lutter contre les discriminations dans le monde du sport français. De manière plus générale, l’homosexualité reste aujourd’hui toujours un sujet tabou dans le monde du football, et du sport plus généralement.

« Ils sont très loin d’en faire assez pour résoudre le problème »

Raheem Sterling, joueur de Manchester City, à propos des dirigeants des instances de football

Malgré ce silence toujours pesant, on peut tout de même aujourd’hui remarquer que l’omerta autour de ces thématiques commence peu à peu à s’estomper. Certains joueurs montent au créneau contre les discriminations. Le 12 avril, c’est Prince Gouano (en photo ci-dessus), capitaine de l’équipe d’Amiens, qui a momentanément décidé de quitter le terrain après avoir été traité de singe par un supporter dijonnais, lors d’un déplacement de son équipe en Bourgogne. Une attitude saluée par tous les acteurs du milieu du foot. En Angleterre, c’est l’attaquant de Manchester City, Raheem Sterling – lui aussi victimes de racisme par le passé – qui a rédigé un éditorial dans le Times pour dénoncer les abus que subissent de nombreux joueurs du simple fait de leur couleur de peau. Il estime par ailleurs que les dirigeants du foot moderne « sont très loin d’en faire assez pour résoudre le problème« .

Effectivement, la solution face au fléau des discriminations ne pourrait-il pas provenir des hautes instances du foot ? Celles-ci se contentent pour l’instant de sanctions légères envers les clubs mis en cause (Dijon a par exemple été sanctionné par la LFP d’un point avec sursis seulement au classement de Ligue 1 après l’affaire Gouano). Quant à Gianni Infantino, le président de la FIFA, la fédération internationale de football, il a expliqué à travers plusieurs interviews que le rôle de l’institution dont il est responsable était rempli, grâce aux campagnes anti-racisme en partenariat avec des ONG. Il renvoie aussi la responsabilité sur les fédérations nationales et leurs arbitres, qui possèdent selon lui toutes les armes pour mettre fin à de tels actes racistes. Or, très souvent, lorsqu’il est confronté à de tels actes, l’arbitre n’arrête pas le jeu, alors que beaucoup de spécialistes le préconisent.

Pour Sterling, un autre moyen de pression pourrait être utilisé dans cette lutte : l’argent. « Les petites amendes ne causent aucun dommage aux clubs ou aux nations, mais un groupe de personnes a l’argent pour peser : les sponsors. La prochaine fois qu’un club ou une instance dirigeante n’agira pas de manière appropriée contre le racisme, j’aimerais bien voir ces entreprises retirer leur argent et prendre position moralement« , écrit le joueur anglais dans le Times. Mais aujourd’hui, le milieu footballistique n’en est encore qu’au stade des constatations et au commencement des propositions dans ce combat de longue haleine. Pour de nombreux observateurs, la solution ne pourra provenir que de la volonté d’une politique puissante et affirmée contre les discriminations des plus hautes instances du football.

Toujours est-il que quelques sportifs à la retraite, artistes ou journalistes s’emparent aujourd’hui du sujet pour informer le grand public. L’ancien joueur de l’AS Rome et de l’équipe de France Olivier Dacourt, aujourd’hui consultant sur Canal +, a réalisé en décembre dernier un intéressant documentaire – Je ne suis pas un singe – sur la problématique du racisme dans le milieu du foot. Son enquête (toujours disponible en streaming sur mycanal), coréalisée avec Marc Sauvourel, est riche de nombreux témoignages de joueurs (Balotelli, Umtiti, Eto’o…) et très complète sur cette question compliquée. Dans un autre registre, Les Crevettes Pailletées, film actuellement au cinéma, est un hymne à la tolérance autour du thème de la différence. Le récit suit les aventures d’une équipe de water-polo composée exclusivement d’homosexuels, coachée par un entraîneur homophobe. Le long-métrage, actuellement en salles, a réalisé un des meilleurs démarrages en nombre d’entrées depuis le début de l’année. Enfin, France 2 diffusera le mardi 14 mai à 23h35 le documentaire Footballeur et homo, au coeur du tabou, réalisé par Michel Royer et Yoann Lemaire, ancien joueur de foot viré de son équipe à cause de son homosexualité.

THEODORE AZOUZE

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