Anour : du Soudan au Quesnoy, itinéraire d’un exil

La maire de Lille, Martine Aubry, a officialisé cet été, l’obtention du statut de réfugiés pour quarante-deux Soudanais. La ville, s’était engagée à les accueillir après les errances de l’Aquarius, navire humanitaire chargé de migrants autour duquel les pays européens s’étaient déchirés en juin dernier. Âgés de 18 à 32 ans, ces derniers sont actuellement logés dans une résidence communale, un ancien établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) avec l’appui de l’association La Sauvegarde, mandatée par l’État.

Au total, 78 réfugiés de l’Aquarius ont obtenu le droit de séjour en France, parmi les 630 migrants qui étaient à bord de ce navire affrété par Médecins sans frontières et SOS Méditerranée. Mi-juin, face au refus de l’Italie et de Malte de les laisser débarquer, ils avaient finalement reçu l’autorisation d’accoster à Valence, en Espagne. C’est dans ce contexte que j’ai eu l’occasion de rencontrer Anour, dont le parcours, même s’il est différent n’est pas sans rappeler le difficile périple de ces candidats à l’exil.

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Photo : Marthe Dolphin

Portrait d’Anour, jeune soudanais de 24 ans, qui a fui l’horreur de la guerre au Soudan.Le Darfour, région du Soudan, est le théâtre d’un conflit sanglant depuis 2003, qui perdure à ce jour, c’est ce qui a poussé Anour à fuir son pays. Le bilan exact des victimes civiles dues au conflit n’est pas confirmé, mais certaines estimations l’évaluent à plus de 500 000 victimes. Les forces d’appui rapide, créées en 2013 et placées sous le contrôle du service de renseignement soudanais,  se seraient rendues responsables de nombreuses attaques illégales contre des civils au Darfour. La majorité de leurs victimes sont issues des groupes ethniques: four, massalit et zaghawa.

Aujourd’hui encore, les forces d’appui rapide et des milices alliées continuent à perpétrer des crimes de guerre au Darfour. Au cours de l’année écoulée, elles ont ainsi détruit, totalement ou partiellement, au moins 45 villages, commis des homicides et infligé des violences sexuelles.

« Les gens sont morts, par terre, c’est difficile à vivre. La violence et l’insécurité se sont propagées ville par ville, village par village, tout le monde tente de fuir. »

A l’âge de 17 ans, en 2012, Anour quitte tout ce qu’il a et laisse sa famille derrière lui pour tenter de trouver un meilleur avenir. Parti en voiture de la ville d’El Fasher, province du Darfour du Nord au Soudan, pour fuir toutes ces atrocités, il se rend d’abord en Egypte. Il y reste pendant quelques années, mais le climat y est très dangereux. « Chaque jour on nous disait que les soudanais qui travaillaient étaient tués ou kidnappés et qu’ils retournaient au Soudan. » Malgré le danger, Anour travaille, il a besoin d’argent pour réaliser son rêve : gagner l’Angleterre.

Un jour, une de ses connaissances, lui parle d’un « voyageur », qui arrive à faire passer des personnes en Libye, lieu de transit obligé pour l’Europe. Il rassemble alors une partie de ses économies, prend son sac et part pour la Libye accompagné d’un de ses amis, qui a fui avec lui. Une fois sur place, la guerre commence, la situation devient critique, le danger est partout. De plus, ils savent que des camps d’esclaves existent, des réfugiés sont enlevés et des rançons sont demandées aux familles. Pour échapper à ce guêpier le plus rapidement possible, ils décident, malgré les risques encourus, de travailler pour payer rapidement leur voyage et trouver enfin la sécurité.

20 avril 2015, cette date qu’il n’oubliera jamais. Ce jour-là, c’est le départ pour la traversée de la Méditerranée, elle durera 15 jours. 280 personnes sont à bord, la plupart sont mortes.

 « On était entre la mort et la vie, chaque jour … »

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« Arrivée massive de migrants sur l’île de Lesbos » ARIS MESSINIS / AFP

« La deuxième semaine était la plus dure, plus d’essence, plus de nourriture, de l’eau arrivait dans le bateau, des maladies se déclenchaient. Chaque jour des gens mouraient, c’était horrible. »

Après 15 jours d’une tragique épopée, dont le récit le hante encore et qu’Anour évoque difficilement, la traversée s’achève quand deux bateaux s’approchent du leur.

Le calvaire prend fin, c’est la Croix Rouge. Les survivants sont sauvés et peuvent débarquer en Sicile. A leur arrivée, ils subissent un contrôle médical, dans un camp d’accueil pendant une semaine.

Anour n’a pas voulu rester plus longtemps au camp, il veut rejoindre la France, c’est le passage obligatoire pour rallier l’Angleterre, son eldorado. Il décide alors de partir pour Rome avec deux compagnons d’infortune. Ils y restent deux semaines, sans ressources, « la vie là-bas était très dure, on devait partir ». Tous les trois errent autour de la gare pendant deux jours, jusqu’à ce que l’oncle d’un de ses amis, parvienne à leur envoyer 200 dollars pour financer leur trajet pour Nice.

Une fois arrivés, leur objectif c’est de gagner Paris par le train, mais ils n’ont plus rien, la police est partout et ils sont facilement repérables. Tous les trois décident alors de se séparer pour être moins visibles et ainsi avoir plus de chance de passer.

Anour monte le premier dans un train, sans titre de transport. Ses deux camarades sont assis dans des voitures différentes et descendent à Lyon. Dans son compartiment, en face d’Anour se trouve une dame et sa fille. « La femme en face de moi parle arabe et anglais, je lui explique mon parcours, elle s’est mise à pleurer, elle était émue. » A la fin du voyage, elle lui donne 50 euros, pour qu’il s’achète de la nourriture et son numéro de téléphone en cas de besoin.

Arrivé Gare du Nord à Paris, Anour est complètement perdu, sans repère,« il y avait beaucoup de monde, je me souviens avoir demandé à quelqu’un où doivent aller les gens comme moi ». Des soudanais lui viennent en aide, Anour leur explique son histoire, qu’ils ne connaissent que trop bien. Il est accueilli pour la nuit, on lui donne des vêtements et un téléphone afin qu’il puisse prendre des nouvelles de ses compagnons de voyage. Il restera une semaine, le temps que ses amis le rejoignent. Ensemble, ils quittent Paris : destination Calais.

Là-bas, naïvement, ils demandent à des policiers où se trouve la Jungle. Evidemment, ils sont acheminés immédiatement dans un centre de rétention. Ils y restent trois semaines, sans recevoir d’explication. Quand ils en sortent, c’est pour être amenés à Arras pour être jugés. Le verdict tombe, ils doivent quitter la France sous une semaine. On les laisse à la gare d’Arras. Forcément, ils repartent en train pour Calais, leur objectif reste inchangé, ils veulent traverser la Manche. Cette fois c’est la Jungle qu’ils trouvent.

« A Calais, on trouve de toutes les couleurs.« 

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Jungle de Calais en 2015 / AFP

Arrivé le 26 mai 2015 à la Jungle de Calais, Anour y reste 4 mois. « On vivait dans des cabanes avec 4/5 personnes, on discutait beaucoup avec les autres, on se connaissait tous. Les douches étaient dehors et la journée on dormait car la plupart du temps on jouait au foot pendant toute la nuit. » La vie est dure mais il y retrouve des gens parlant sa langue, un peu de son pays. C’est une sorte de réconfort. A l’époque, la fraternité et le but commun, rassemblent encore les différentes communautés.

Puis, un jour des bénévoles du Secours Catholique lui trouvent une famille d’accueil : Léna et Ludo, un couple de trentenaires peuvent l’héberger et le sortir de sa précarité. Anour n’envisage pas de quitter la Jungle, il veut passer en Angleterre. Le français lui est inconnu, il parle un peu l’anglais, il n’a pas confiance. Pourtant il a besoin d’un répit, ces deux semaines à l’abri ne pourront que l’aider, il se laisse convaincre : direction Poix-du-Nord, petite ville de 2195 habitants du Nord de la France à une vingtaine de kilomètres de Valenciennes. Anour est décidé, il ne restera pas longtemps, son objectif reste inchangé, « je reste deux semaines et je retourne à la Jungle. »

« La Jungle pour nous c’était comme une petite ville. »

Au bout de deux semaines, Anour annonce à Léna et Ludo que son sac est prêt, il veut absolument retourner à la Jungle. « Moi je ne voulais pas rester malgré tout ça. » Attristés Ludo et Léna, ne vont pas travailler ce jour-là et accompagnent Anour à la Jungle, comme il le souhaite. « On a fait le tour ensemble. A la fin on m’a réexpliqué dans ma langue, les enjeux de rester avec une famille d’accueil et j’ai dit oui et on est reparti. »

Finalement, Anour reste deux ans dans sa famille d’accueil. Il y apprend le français avec l’aide de bénévoles de à l’association Mots et Merveilles à Aulnoye-Aymeries. Il obtient la certification de niveau A1. C’est tout un réseau de soutien, formalisé en association : Collectif Solidarité Migrants,  qui se met alors en place autour de lui et de deux autres réfugiés, un collectif de personnes engagées autour de valeurs humanistes, pour venir en aide aux exilés. Anour a obtenu son statut de réfugié le 28 Juillet 2017, qui lui donne l’autorisation d’étudier et de travailler en France.

« C’est un grand parcours. »

Au Soudan, Anour aidait sa mère à la boulangerie familiale et avait suivi un enseignement coranique, il a fallu se réorienter et s’adapter. Cette année, il a passé un CAP menuiserie chez les Compagnons du devoir, qu’il a décroché avec succès. Il vit désormais seul dans son propre appartement, grâce au soutien de l’association qui l’a entouré et l’a aidé dans le labyrinthe de ses démarches administratives. Aujourd’hui, la demande de nationalité d’Anour est en cours d’instruction. Rien n’est acquis, même si son insertion est en bonne voie, la procédure est longue et très réglementée.

« La nuit je ne dors pas, je pense à beaucoup de choses. »

Même si la situation d’Anour s’est sensiblement améliorée, sa famille dont il n’avait pas de nouvelles jusque récemment lui manque énormément, tout comme sa culture. Son père, sa mère, son petit frère et sa petite sœur, sont toujours au Soudan, « cela faisait 5/6 ans que je n’avais pas pu parler avec eux », il a pu renouer le contact grâce à internet. Il porte en lui la douleur de l’exil, les paroles de Michel Berger témoignent parfaitement de la nostalgie de son déracinement «  Où qu’ils aillent ils sont tristes à la fête, Où qu’ils aillent ils sont seuls dans leur tête » (Chanter pour ceux qui sont loin de chez eux), et en même temps de la force de caractère nécessaire pour pouvoir se reconstruire une meilleure vie ailleurs.

Anour est resté en contact avec d’autres migrants, rencontrés à la Jungle, la plupart sont en Angleterre et d’autres à Paris. Il a besoin de cultiver ce lien avec les autres exilés comme lui. Son intégration se poursuit, cependant habiter dans une petite ville, où il ne passe pas inaperçu, lui renvoie sa différence au quotidien. 

« Quand il est arrivé en France, il ne parlait pas un mot de français, en 4 ans il a appris rapidement. »

Micheline Tellier, Co-présidente du Collectif Solidarité Migrant

Le Collectif Solidarité Migrants

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Anour et Micheline Tellier, co-présidente du Collectif Solidarité Migrant, Photo : Marthe Dolphin

Aujourd’hui, le Collectif soutient six personnes en demande d’asile ou ayant le statut de réfugié ou autre. Sa première action, c’était en octobre 2016, les bénévoles accueillent alors deux soudanais, demandeurs d’asile politique. Ils leur trouvent un logement à Poix-du-Nord, le meublent et réunissent toutes les conditions nécessaires pour favoriser leur intégration en France. 

L’association se donne deux missions : accompagner les personnes en situation de migration et en grande précarité, et sensibiliser la population du territoire aux problématiques des demandeurs d’Asile. Le collectif accompagne donc les migrants dans leurs démarches administratives mais aussi dans l’apprentissage de la langue française et leur vient en aide financièrement. L’association est en lien avec des familles d’accueil autour du Quesnoy et de Landrecies, non loin de Valenciennes.

Le collectif collabore également avec d’autres associations des environs comme les 4 A de Fourmies, Les Sens du Goût et les Restos du cœur au Quesnoy…, rassemblés autour de valeurs humanistes, afin de renforcer son maillage bienveillant et solidaire pour porter ensemble des objectifs communs, à savoir l’aide aux migrants.

MARTHE DOLPHIN

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