Un job étudiant pas comme les autres

6 jours sur 7, du lundi au samedi, de 7h à 15h en continu. Parfois jusqu’à 8 personnes sur cette plage horaire, sans aucun retard toléré. En ce mois d’août 2019, j’ai pu expérimenter le travail d’aide à domicile, dans le cadre d’un job étudiant.

Ce métier ne me passionnait pas au plus haut point, mais c’était l’occasion de faire ma première expérience dans le monde du travail. Après un rapide entretien en mai, je suis retenue pour le poste. Ma famille s’en inquiète, car effectivement, ce métier n’est pas des plus faciles pour une jeune fille de 19 ans. Durant cette entrevue, la responsable m’explique en quoi consiste le poste : il faut se rendre chez les usagers, qui sont pour la plupart des personnes âgées, et faire le ménage, les courses, la cuisine ou encore simplement discuter. Elle insiste ensuite longuement sur l’aide à la toilette, et m’interroge sur mon rapport à la nudité. Je ne réponds que vaguement, de peur de mettre un terme à l’entretien. La toilette intime de personnes inconnues est ce qui me rebute le plus. L’entretien se termine ensuite sur une note positive, car le secteur de l’aide à la personne est en manque cruel de personnel durant les vacances estivales.

Début juin, la responsable me recontacte et me fait signer mon contrat. Elle me signale que je vais avoir droit à une formation de 2 jours afin de m’habituer au métier. Cependant, cette formation n’est pas obligatoire, certains sont recrutés du jour au lendemain sans aucune explication.

Confrontation à la dure réalité du métier

Courant juin, un mardi, ma formation commence : dès 7h30, je plonge dans le grand bain : une toilette au lit m’attend. Gant dans une main et bassine dans l’autre, je dois laver un homme que je ne connais pas, qui ne m’a jamais vu, le déshabiller, lui enlever sa couche puis lui en remettre une propre. Expérience gênante pour lui comme pour moi, nous sommes tous deux que très peu à l’aise. Je ne me sens pas qualifiée, ce qui sera par la suite confirmée par ma tutrice : cet acte doit normalement être réalisé par un aide-soignant, et non par une jeune fille qui a commencé le matin-même.

2 jours avant de commencer mon contrat d’août, je reçois enfin mon planning de la semaine. Chaque usager a le droit à 2 lignes qui sont censées m’indiquer mon travail : Monsieur X, 30min d’aide à la toilette par jour, ménage, lessive. Pourtant, cela est loin d’être aussi simple. Un jour, alors que j’arrive chez une personne pour ce qui doit être au départ du ménage, on m’indique que je dois en réalité lui faire prendre sa douche. Et ce ne fut pas la seule mauvaise surprise.

Entre gestes maladroits et situations embarrassantes

Dès le premier jour, après 2 toilettes de 30 min expresses chacune, où par manque d’expérience la personne âgée était elle-même obligée de m’indiquer les gestes à suivre, dans un ton assez méprisant, un usager ne répond pas à la porte. Je sonne plusieurs fois, appelle les proches, mais aucune réponse. J’essaye de joindre mon service, mais je suis mise en attente. Après plusieurs dizaines de minutes, on me signale que cette personne est absente aujourd’hui, mais que l’on a oublié de me le préciser. Que je ne me fasse pas de souci, mon intervention sera comptabilisée.

Par la suite, j’ai remarqué qu’en tant que jeune fille, ce qui est assez rare dans ce métier, les hommes étaient très chaleureux et enthousiastes à l’idée d’une toilette. Alors que je ne suis censée que les aider dans leur toilette, et les laisser procéder à leur toilette intime, certains ne voyaient pas les choses de cette manière. Un homme, tout à fait capable d’utiliser ses 2 mains, a fortement exigé que je lui fasse sa toilette intime. J’ai refusé, en lui indiquant qu’il était tout à fait capable de la faire lui-même. Il s’est alors énervé, puis a remonté son pantalon en marmonnant. Il ne s’attendait pas à ce qu’une jeune lui tienne tête. Le lendemain, sans rien que je dise, il a lui-même pris le gant pour laver ses parties. Ses mains étaient donc de nouveau fonctionnelles.

Mais la plupart des personnes que j’ai pu rencontrer étaient toutes très respectueuses et surtout reconnaissantes. Certaines ont voulu me féliciter en me tendant un billet, que je me devais de refuser selon le règlement, ce qui n’était pas le cas de toutes les employées selon les dires de quelques usagers.

En effet, au cours de mes journées, j’ai pu me rendre compte que certaines aides à domicile ne respectaient pas du tout les procédures. Certaines partaient avant l’heure réglementaire, d’autres profitaient de la sénilité des usagers pour bénéficier de leur argent alors que beaucoup faisaient le strict minimum, ce qui laissait à la personne qui suit une charge de travail immense.

Les employés n’étaient pas les seuls à être en tort, les employeurs l’étaient aussi. Les responsables ne parvenaient pas à coordonner les différents services, ce qui m’a amenée plusieurs fois à arriver chez une personne en même temps que son infirmière ou son aide-soignante. Aussi, la communication entre les responsables et leurs agents étant rare, j’ai à plusieurs reprises rendu visite à des maisons vides.

Une doctrine du « vite fait, bien fait »

Ainsi, dans ce milieu, tout ce qui compte est l’efficacité. Il faut exécuter le plus de choses en moins de temps possible, ce qui amène parfois les employés à précipiter leur travail au nom de la vitesse exigée. Le ménage n’est alors que partiel, et dans une mesure plus grave, les toilettes ne sont que superficielles, ce qui peut provoquer infections ou champignons. Les responsables, bien qu’alertés sur ces dangers, ferment simplement les yeux et ne regardent que la haute rentabilité. Ce métier, d’ordinaire si humain, avait alors parfois tendance à déshumaniser la personne qui se trouvait en face de moi, pour en faire un être dénué de sentiments. Le cas le plus frappant est celui d’une personne âgée contrainte à l’immobilisation : attachée au niveau du ventre, cette dernière n’était libre d’aucun de ses mouvements. Il fallait alors qu’elle attende la venue des infirmiers pour disposer de nouveau librement de son corps. Rien n’évoquait cette situation dans son descriptif, et la responsable interdisait de la détacher au nom de sa démence. Selon elle, l’attacher restait dans un cadre légal, puisque cela était vu avec les infirmiers.

Les cas plus difficiles, comme les toxicomanes, les personnes atteintes d’Alzheimer, les personnes violentes ou les victimes d’AVC, étaient heureusement contrebalancés par des cas plus légers, faisant alors ressortir tout le côté humain de ce métier et le bonheur qu’il apporte, à la fois à l’usager mais aussi à l’agent. Les promenades à travers les parcs de la ville, les discussions autour d’un café bien chaud ou encore les moments de nostalgie à l’évocation de souvenirs lointains m’ont permis de créer des liens particuliers. Jamais je n’ai pu me sentir aussi utile que dans ce métier, et bénéficier d’une aussi grande reconnaissance. C’était alors avec un pincement au cœur que je préparais une dernière soupe et que je refusais poliment une énième part de gâteau. Les échanges quotidiens avec ces personnes vivant recluses chez elles m’ont apporté un nouveau regard sur l’état de la vieillesse en France, et le peu de moyens qu’on lui octroie. Derrière toutes les façades d’immeuble, vivent en effet des milliers de personnes dépendantes et isolées, toujours à la recherche du moindre contact qui pourrait les relier un tant soit peu au monde social.

COPPELIA PICCOLO

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