De 30 pesos à 30 ans de néolibéralisme : les manifestations au Chili décrites par un étudiant sur place

2019 sera définitivement l’année de toutes les révoltes. Du Liban à l’Irak, de Hong-Kong à l’Algérie, les mouvements de protestations se multiplient à travers le monde. Au Chili, depuis l’annonce de l’augmentation du prix du ticket de métro le 6 octobre dernier, les manifestations se multiplient à travers tout le pays. Pour les manifestants, ce ne sont pas ces 30 pesos qui sont le catalyseur des protestations, mais plutôt 30 ans de néolibéralisme toujours plus poussé. Interview avec Nino Petit, élève de Science Po Paris en mobilité d’étude dans la capitale chilienne, à Santiago. Photo : Pablo Sanhueza/REUTERS

  • De quelles manières ce mouvement de protestation s’est-il propagé aussi rapidement à une aussi large partie de la population ?

Le mouvement a pu se développer grâce à deux facteurs. Le premier, c’est évidemment les réseaux sociaux, qui ont permis aux manifestants de se coordonner, d’organiser des manifestations, et de partager des vidéos de manière instantanée. Les réseaux sociaux sont des moyens de diffusion et de communication capitaux pour le mouvement. Quasiment toute la communication passe par ces outils (organisation de manifestations, diffusion d’images de violences notamment, partage de caricatures..)

Le rôle des réseaux sociaux au Chili s’apparente dans une moindre mesure à l’importance de ces outils durant les printemps arabes, dans la volonté de faciliter la communication et l’organisation.

Le second facteur de mobilisation, c’est ce sentiment de ras-le-bol ambiant partagé par une grande partie de la population (riches, pauvres, habitants de Santiago et de provinces, tous les types de professions…), qui a permis de donner une plus grande ampleur à la contestation.

  • Dans les médias, on parle d’une violence croissante des manifestants. Qu’en est-il réellement ? Et quant à la violence policière ?

De mon point de vue, je dirais que c’est l’inverse. La violence a été décroissante (sauf exceptions), dans la mesure où dès les premiers jours, avant l’instauration du couvre-feu et de l’état d’urgence, plusieurs stations de métro ont été incendiées, mais aussi des bâtiments et des bus. Les rues étaient bloquées à Santiago, le métro aussi et ce pendant plusieurs jours. Pour ce qui est de la province, je dirais que la violence a eu lieu à quelques jours d’intervalle, comme si la capitale était l’étincelle qui a permis de propager « le feu de la contestation ». Ceci dit, je pense que les violences étaient plus présentes à Santiago.

« On parle d’environ une vingtaine de morts, de milliers de personnes détenues, torturées, embarquées sans raisons apparentes. « 

Toutes ces manifestations de violence se sont déroulées dans les premiers jours (autour du 18 octobre), juste après les premiers appels à la fraude massive. Les dégâts étaient pourtant seulement matériels (bornes de métro etc). Maintenant, j’ai comme l’impression que la violence est redescendue. Outre un cas de tentative d’incendie d’une bouche de métro il y a quelques jours (qui a échoué), les chiliens veulent plutôt une mobilisation massive et non violente. Par exemple, à la manifestation du 25 octobre (plus d’un million de manifestants), la moindre tentative d’incendie sur la Plaza Italie était fortement condamnée par les participants.

Pour ce qui est de la violence policière, c’est ce qui m’a le plus choqué dans ce pays. On parle d’environ une vingtaine de morts, de milliers de personnes détenues, torturées, embarquées sans raisons apparentes. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que cette violence policière n’est pas anodine. En raison de l’histoire récente du Chili et de la dictature de Pinochet, plusieurs personnes ont pleuré lors de l’arrivée des militaires dans les rues.

L’image du militaire est donc très détestée ici.

  • Comment est la couverture médiatique de ces manifestations dans les journaux nationaux ?

Pour ce qui est de la couverture médiatique, c’est un point central. Beaucoup de chaînes d’information sont clairement contre les protestations et ne montrent que les violences des manifestants et très peu celles des forces de l’ordre. C’est d’ailleurs un point commun avec la France, cette aversion envers les médias dits « traditionnels ». On ressent vraiment une différence entre médias nationaux et médias indépendants.

Certains chiliens interviewés critiquent même ouvertement les médias et la désinformation qu’ils peuvent faire.

  • Comment se concrétise réellement l’instauration du couvre-feu ?

Durant le couvre-feu, du 19 au 26 octobre au matin, une notification se déclenchait (via les réseaux sociaux ou Ariane, le site du ministère des affaires étrangères français) pour nous préciser les horaires de début et de fin, généralement de 20h jusqu’à 5-6h le lendemain. Il y avait une sirène à l’heure de début, et à partir de cet instant personne n’avait le droit d’être à l’extérieur sans un laissez-passer, qu’il fallait obtenir auprès du commissariat le plus proche. Toute personne prise en train de vagabonder sans autorisation pouvait légalement être embarquée par les militaires. Malgré le couvre-feu, des manifestants se réunissaient et démarraient un incendie pour bloquer la route, avant que les policiers n’interviennent et gazent les rebelles.

  • Est-ce que la situation actuelle se rapproche de plus en plus de la situation vécue pendant la dictature de Pinochet selon certains Chiliens ?

Il y a eu des similarités : les militaires dans les rues, l’état d’urgence, le couvre-feu…

Beaucoup d’affiches lors des manifestations comparent Piñera à Pinochet.

L’un des exemples les plus marquants de cette similarité est celui de la révélation de la pratique de la torture par les militaires dans une station de métro (station Baquedano à Santiago), qui rappelle réellement l’époque de la dictature. On peut aussi évoquer tous les témoignages de viols, d’abus sexuels, de menaces et de violences en détention.

Cependant les chiliens ne croient pas véritablement en un retour de la dictature, mais ils y voient seulement quelques similitudes.

  • En tant que français, considères-tu les mesures demandées comme légitimes ? Comment est-ce que se ressentent les inégalités économiques ?

Je pense que les revendications sont effectivement légitimes. Les chiliens ont obtenu plusieurs mesures en leur faveur au fur et à mesure (annulation de la taxe sur le métro, remaniement, hausse du salaire minimum et des retraites…), mais ce ne sont que des « miettes ».

Une des principales revendications des manifestants est aujourd’hui d’établir une nouvelle constitution. La constitution actuelle date de 1980, soit pendant la dictature, ce qui n’a vraiment aucun sens. Les chiliens ont le besoin d’en finir totalement avec l’époque de Pinochet et cela passe par la rédaction d’une toute nouvelle constitution.

Les inégalités les plus visibles sont celles concernant le système de santé et l’éducation. Entre les lycées les plus cotés de Santiago et ceux qui se trouvent en périphérie, il y a comme un fossé, un gouffre.

  • Quelles sont à présent les mesures demandées par les manifestants ? Est-ce que la démission de président stopperait les manifestations ?

La démission du président jouerait en la faveur d’une relative démobilisation mais ne la stopperait pas complètement selon mon point de vue. En effet, cette semaine, les manifestations avaient chaque jour des thèmes spécifiques : démission du président, augmentation des retraites, amélioration du niveau de vie de manière générale, nouvelle constitution….

Le mouvement ne doit pas être réduit à une simple contestation contre la hausse du prix du ticket de métro, c’est un mouvement qui agrège des revendications beaucoup plus larges.

  • Est-ce qu’il est judicieux de comparer le mouvement des gilets jaunes à ce qu’il se passe actuellement au Chili ?

C’est complexe, parce que d’un côté on retrouve l’aspect de contestation sociale massive, de la critique de la presse, de critique du gouvernement. Surtout, comme avec la crise des gilets jaunes, un élément déclencheur s’avère révélateur de beaucoup de problèmes sociaux plus graves : ici c’est l’augmentation du prix du ticket de métro de 4%, en France c’était la taxe sur le carburant. Mais d’un autre côté, j’ai l’impression que c’est vraiment plus intense ici.

D’abord, les contextes sont différents. En France, le système de santé et d’éducation est essentiellement public et très peu cher si ce n’est gratuit. Ici, c’est tout le contraire.

Le néolibéralisme qui est apparu au début des années 1990 après la fin de la dictature a complètement privatisé ces deux milieux. Cela donne lieu à des frais de santé et de scolarité réellement exorbitants, dans un pays où 50% de la population gagne moins de 500€/mois avec un coût de la vie presque comparable à celui de la France. Les transports sont par ailleurs énormément chers (1€ le trajet, sans principe d’abonnements).

Le pays est ravagé par les inégalités sociales, c’est même un des pays les plus inégalitaires de l’OCDE, et cela se ressent. Une autre divergence concerne la violence, et notamment la violence policière. Ici, c’est beaucoup plus virulent.

Donc il y a bien une base commune, mais la situation au Chili est bien plus complexe qu’en France avec de fortes inégalités, une précarité très présente et un passé très « particulier ». Aussi, le mouvement chilien est beaucoup plus multi-classiste que celui des gilets jaunes, dans la mesure où les manifestants sont de toutes les origines sociales, gagnent quasi tous des revenus différents et sont de sensibilités politiques différentes.

Propos recueillis par COPPELIA PICCOLO

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