Alexis Lévrier : "Aujourd'hui, tous les journalistes envoyés en manifestation peuvent être victimes de violences policières"

Jeudi 12 décembre dernier, deux étudiants de l’Académie ESJ, une prépa associée à l’ESJ Lille, ont été arrêtés par la police. Baptiste Hermant a été interpellé puis placé en garde à vue « pour violences sur personne dépositaire de l’ordre public » alors qu’il prenait en photo une intervention des forces de l’ordre lors de la manifestation contre la réforme des retraites. Lorsqu’il a été interpellé, Baptiste explique avoir été injurié par les policiers : « On m’a insulté de ‘fils de pute’, on m’a dit que je n’aurais jamais du les attaquer avec mon gabarit. » Quelques heures plus tard, une soixantaine de ses camarades se sont rendus devant le commissariat central de Lille pour demander sa libération. Parmi eux, Quentin Saison, qui sera arrêté pour « refus d’obtempérer » alors que les policiers repoussaient les manifestants. « On tient à nier en bloc ces fausses accusations qui cherchent à nous discréditer. Les vidéos prouvent le contraire. » explique Quentin. Ces deux arrestations ont provoqué un émoi certain dans le monde des médias et questionnent quant à l’état de la liberté d’information en France. Pour prendre du recul sur cette affaire, Alexis Lévrier, historien des médias, dresse pour CUBE un panorama de la liberté de la presse dans notre pays. Photo : Pascal BONNIERE / La Voix du Nord

Maître de conférences à l’Université de Reims, Alexis Lévrier est historien des médias et spécialiste de l’histoire du journalisme. Egalement chercheur associé au CELSA, il a notamment publié Le Contact et la distance. Le journalisme politique au risque de la connivence (Paris, Les Petits Matins, 2016)

CUBE : Revenons tout d’abord sur les événements de la semaine dernière, c’est-à-dire les interpellations de Baptiste et de Quentin, deux étudiants de l’Académie ESJ arrêtés par les forces de police car l’un prenait des photos, et l’autre manifestait contre l’arrestation du premier. En tant qu’historien des médias, que vous a inspiré cette information ?

Alexis Lévrier : Déjà, je trouve scandaleux en soi que deux jeunes étudiants aient été victimes de ce type d’événements, qu’ils soient journalistes ou pas. Mais comme ils sont étudiants en journalisme, il semble bien que cela s’intègre dans le durcissement des relations entre les forces de l’ordre et la presse auquel on assiste depuis maintenant un an. Il y a eu un changement de doctrine du maintien de l’ordre à un moment très précis, début décembre 2018, après que Macron ait failli se faire attaquer par des gilets jaunes au Puy-en-Velay (Haute-Loire). A partir de ce moment là, les ordres donnés aux policiers sont devenus beaucoup plus durs et de cela a découlé une forme d’impunité qui a autorisé les pires débordements policiers. On s’est très vite aperçu dès ce moment que la presse était ciblée. A priori, pourtant, dans toute démocratie responsable, la presse est protégée.

Baptiste et Quentin, de retour le lendemain sur le lieu de l’interpellation du premier. Photo : Maxime LAURENT

« Cette violence est devenue systématique dans les manifestations »

Il ne s’agit pas de dire que la presse est au-dessus des lois, mais que dans le cadre précis de sa mission d’information auprès de ses concitoyens elle est assurée d’une protection spécifique. Or, au lieu de protéger davantage les journalistes, on les cible plus que le reste de la population. Par exemple, lors de la manifestation du 5 décembre contre la réforme des retraites, 25 journalistes ont été brutalisés. C’est une période où tous les JRI envoyés sur place sont susceptibles d’être victimes de violences policières, y compris ceux qui portent un brassard « presse » : c’est ce qui est dingue ! Cette violence est devenue systématique dans les manifestations. […] Quand Baptiste est interpellé à Lille, il précise qu’il est étudiant en journalisme et pourtant on redouble de violence sur lui. Les propos que les policiers leur ont tenu sur l’état de la presse prouvent bien le déferlement de haine de la part des forces de l’ordre à l’égard de la presse.

Selon RSF, il y a eu 54 journalistes blessés par la police, dont 12 grièvement lors des 6 premiers mois de mobilisation des gilets jaunes. Selon vous, cette tension entre la presse et les forces de l’ordre est-elle sans précédent sous la Ve République ?

Il faut toujours nuancer. On a toujours eu des manifestations violentes, le profil de journalistes engagés a toujours existé et cela a toujours déplu à la police. […] Mais les événements que nous vivons depuis le début de la crise des gilets jaunes sont eux-mêmes sans précédent. Il faut bien contextualiser : il y a une spécificité du mouvement des gilets jaunes, ritualisé tous les samedis et qui est incontrôlable par définition puisqu’il refuse les corps intermédiaires et l’encadrement structuré des syndicats. Cette situation se prête donc davantage à des débordements. Ainsi, on peut aussi accepter l’idée que ces manifestations devaient être compliquée à gérer pour les policiers, notamment avec le problème des black blocs. Mais cela ne justifie pas les violences policières, devenues systématiques. L’enquête réalisée récemment par Le Monde qui explique comment un gilet jaune s’est retrouvé éborgné place d’Italie à Paris par un tir de LBD illégal le montre bien.

Ces stratégies de maintien de l’ordre sont notamment dues à la doctrine mise en place par le pouvoir. Elle remonte au moins à Christophe Castaner et certainement à Emmanuel Macron lui-même. Dans un système aussi centralisé que la Ve République, et avec cette personnalisation accrue du pouvoir sous ce quinquennat, il est impossible de ne pas penser au rôle de Macron dans celles-ci. Il n’est pas à l’origine directement des violences mais il faudrait qu’il les condamne, or il ne l’a jamais fait. Je pense que l’impunité des policiers vis-à-vis des journalistes, y compris à l’égard de jeunes gens comme vos camarades, vient du fait qu’à la tête de l’Etat il n’y a jamais eu de discours d’apaisement et de condamnation de ces violences. C’est peut-être cela qui me parait le plus choquant : qu’il y ait des débordements individuels, même répétés, on peut l’accepter ; qu’ils soient couverts par l’autorité politique, je trouve ça assez incroyable.

Ces dérapages policiers s’inscrivent-ils dans un système généralisé de défiance politique de la presse, aussi bien de la part du pouvoir mais aussi de d’autres partis ?

La méfiance du politique à l’égard de la presse date depuis que les journaux existent. Il y a une double tentation qu’on retrouve aujourd’hui : on essaie d’empêcher la presse d’exister, il faut se méfier d’elle, et en même temps essayer de l’utiliser car cela peut aussi être un outil de propagande. Tous les régimes politiques un peu autoritaires ont essayé de museler la presse mais aussi de l’utiliser. Cela existait déjà au XVIIe siècle avec la Gazette de Renaudot ! Cette double tentation est systématique dès lors que le pouvoir est vertical et veut de ce fait limiter la liberté d’expression.

« Il y a la libération au plus haut niveau politique d’une parole de défiance à l’égard de la presse »

Or, cette méfiance à l’égard de la presse est en effet très forte et ne vient pas effectivement que de Macron : on a vécu une campagne de 2017 très étonnante, avec un media-bashing qui venait notamment des partis dits populistes (RN, France Insoumise). Mais aussi par exemple de la part de la droite avec Raffarin, ancien Premier Ministre centriste, qui a fait siffler les journalistes dans un meeting de Fillon à Poitiers (Vienne). Tout comme le soir du premier tour quand de jeunes militants LR ont scandé « la presse, la presse, on t’encule » après la défaite filloniste. Quand au sein même d’un grand parti modéré, qui a gouverné plusieurs fois, on assiste à de tels événements, c’est la libération au plus haut niveau politique d’une parole de défiance à l’égard de la presse.

Au départ, Macron a été un peu plus respectueux de la presse. Mais cela a changé quand il est devenu Président. Depuis, on ne peut plus faire un inventaire de toutes les entraves à la liberté de la presse sous son quinquennat car ce serait beaucoup trop long ! Ça commence le soir du premier tour à la Rotonde où il s’en prend à des journalistes de Quotidien, puis lorsque l’Elysée choisit les journalistes de son premier voyage présidentiel en Afrique, les interviews relues et corrigées par le pouvoir, les propos méprisants en permanence…

L’affaire Benalla a-t-elle été un tournant dans la relation entre le pouvoir en place et la presse ?

L’affaire Benalla est justement un exemple de moment pendant lequel un pouvoir très vertical veut à la fois museler la presse et l’utiliser. Benalla avait pour rôle de maintenir éloignés les photographes et paparazzis, de les empêcher d’accéder au Président, y compris par la force. […] Avec le « en même temps » appliqué à la presse, Benalla avait ce rôle de filtre : empêcher les journalistes non agréés d’accéder jusqu’au Président et permettre en revanche l’accès privilégié à des photographes dont on sait qu’ils vont accepter que les photos soient retouchées de manière à ce que l’image du couple Macron soit parfaitement contrôlée.

Mais cette vision des relations avec la presse n’est pas inédite : le terme de président « jupitérien » qu’il a utilisé renvoie à une expression de Jacques Pilhan, communicant de Mitterrand, qui avait fait de ce dernier un « Jupiter ». En arrivant à l’Elysée, Pilhan s’aperçoit que l’image de Mitterrand est écornée. Il va donc tâcher de resolenniser le socialiste, en le tenant à distance des médias, en « maîtrisant les horloges » pour en faire un monarque à distance, à l’instar d’un Jupiter.

Donc, selon vous, la doctrine du pouvoir macroniste envers la presse n’est pas inédite et réitèrerait des stratégies déjà utilisées par le passé…

Tout à fait : Macron s’inspire de Mitterrand, qui lui-même s’inspirait de De Gaulle, qui lui-même s’inspirait de la monarchie. Il y a une histoire longue de la verticalité monarchique dans l’usage républicain. Cette dimension monarchique, Macron l’a toujours revendiquée puisque dans plusieurs interviews avant la présidentielle il expliquait que le président était un monarque. Pour lui, François Hollande s’était trompé : un « président normal » ne pouvait pas exister. D’ailleurs, le soir où il annonce sa candidature, il va se recueillir à la basilique de Saint-Denis sur la tombe des Rois de France, tout comme Mitterrand avant lui. Il y a vraiment une dimension monarchique que Macron a choisi d’incarner, y compris dans les rapports qu’il tient avec la presse. Avec Mitterrand, ils ont la même conscience que quand on veut être monarque, il faut verrouiller son image médiatique.

Dans le même temps, plusieurs journalistes ont été convoqués par la DGSI au printemps dernier dans le cadre de l’affaire Benalla et des révélations sur les ventes d’armes françaises au Yémen. A quel degré peut-on dire que la liberté de la presse coure un risque en France ?

C’est une période difficile pour la liberté de la presse. Tout ça n’est pas exceptionnel en soit, il y a déjà eu des convocations de journalistes sous les quinquennats précédents. Et il y a déjà eu bien pire : Edwy Plenel a été mis sous écoute sous Mitterrand, par exemple. Il y a aussi eu des purges à l’ORTF après Mai 68 ou en 1981 quand Mitterrand arrive et que certains journalistes sont virés du jour au lendemain, comme Jean-Pierre Elkabbach par exemple. Ce sont donc des méthodes qui étaient beaucoup plus brutales qu’aujourd’hui et que Macron ne pourrait plus se permettre de mettre en oeuvre.

« Macron voulait maintenir une saine distance entre la presse et le pouvoir. Mais il a été beaucoup plus loin »

Mais effectivement sous ce quinquennat, il y a eu une recrudescence des pressions sur la presse. Donc en effet, l’an dernier, plusieurs journalistes ont été convoqués à la DGSI tout comme une perquisition a eu lieu à Mediapart. Il faut bien comprendre que ça n’est pas la première fois que la presse est mise sous pression. Les rapports entre la presse et le pouvoir sont nécessairement conflictuels. Le constat de Macron provient du fait qu’il a vu de l’intérieur l’échec du quinquennat Hollande, marqué par la volonté de pacifier les rapports avec la presse. Plusieurs de ses ministres étaient en couple avec des journalistes, Hollande passait plusieurs heures en privé avec la presse, un nombre incalculable de documentaires au cœur de l’Elysée ont été réalisés… Macron voit ça et se dit qu’il n’est pas possible de continuer ainsi, que le président perd toute sacralité à laisser les journalistes au cœur du pouvoir. Il a donc décidé de trancher avec son prédécesseur et d’aller complètement de l’autre côté et de maintenir dans un premier temps « une saine distance entre la presse et le pouvoir ». Mais Macron a été beaucoup plus loin. Alors, certes, soyons clairs, ce n’est pas Macron qui frappe les journalistes. Mais le problème est qu’il n’y a pas eu de prise de parole de Macron et c’est pourtant ce qu’on peut attendre de lui : qu’il joue son rôle de garant de l’existence de contre-pouvoirs médiatique.

Dernière question : êtes-vous optimiste quant à l’avenir de ce métier de journaliste en France, aussi bien vis-à-vis de la défiance que cette profession suscite aussi bien au niveau politique, policier ou même de la part de certains citoyens ?

C’est aussi un des aspects de la mobilisation des gilets jaunes : il y a la violence policière d’un côté, et la violence d’une partie des gilets jaunes de l’autre. Dans l’histoire de la presse, il y a plusieurs types de méfiance. Celle des hommes et femmes de lettre, qui, même si ça existe toujours, n’est pas la plus importante. Il y a aussi la méfiance des politiques, ce dont on vient de parler, avec Macron qui s’insère là-dedans. Et enfin il y a la méfiance des lecteurs, qui ont toujours accusé les journaux de répandre des fake news, d’être manipulés par le pouvoir, etc. Certains gilets jaunes sont dans ce prolongement-là, allant même jusqu’aux agressions physiques de journalistes. Il y a de quoi être inquiet car les journalistes sont pris dans un étau : d’un côté la défiance des politiques, de l’autre la défiance de ces lecteurs radicalisés. Ces lecteurs sont abreuvés d’infos et c’est paradoxal : ils détestent BFM mais passent leur vie à regarder BFM. Cela s’inscrit dans une longue histoire de la presse : avant, les lecteurs détestaient la presse mais la lisaient constamment.

« La presse est forte quand elle a cette conscience collective »

Mais ce qui est rassurant par rapport à toutes ces affaires, et notamment celle de la semaine dernière à Lille, c’est la levée de boucliers qu’il y a eu de la part de toutes les écoles de journalisme et d’une bonne partie du milieu journalistique. [….] La presse a commencé à devenir un pouvoir légitime fort quand elle a trouvé une cohérence des institutions pour la représenter, les premiers syndicats, la carte de presse, les premières écoles de journalisme à La Belle Epoque, dans l’entre-deux-guerres. Puis, plus tard, le journalisme va se structurer, avoir des protections dédiées, un certain nombre de combats vont être menés par les journalistes… Il y a eu l’émergence de cette conscience collective de la profession de journaliste, et c’est quand cette conscience collective existe que la presse devient forte. Ce qui est donc rassurant, c’est de voir qu’il y a un attachement très fort, notamment des jeunes, à cette légitimité et cette spécificité du métier de journaliste.

Propos recueillis par THEODORE AZOUZE

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