SNCF : la « locomotive d’un mouvement social » ?

Si la mobilisation du 5 décembre 2019 avait sonné l’émergence d’un mouvement de grève massif, en prononçant l’effrayante expression de « crise sociale », constat de la détresse d’une grande partie des français, qu’en est-il aujourd’hui ?  Précarité, régime de retraite, le mouvement s’affaibli-t-il face à la main de fer du gouvernement ? En prenant contact avec deux cheminots tourangeaux, on ne peut que constater l’intangibilité de leurs revendications, et de leur volonté. Témoignage d’une bataille acharnée contre la réforme des retraites.

Le cortège des cheminots lors de la manifestation contre la réforme des retraites, le 5 décembre dernier à Lille –
Photo : Emma CHALLAT

Baptiste est employé à la SNCF comme conducteur de train. Il a commencé la grève le 5 décembre, pour porter sa voix contre une réforme des retraites qu’il qualifie d’injuste et favorisant les plus aisés. Le 13 janvier il a été forcé de reprendre le travail pour des raisons financières, comme beaucoup de ses collègues. Il explique que c’est l’unique raison de l’affaiblissement de la mobilisation, et que les revendications, elles, ne flancheront pas.

« J’ai fait grève pour notre avenir et celui de nos enfants, pour me battre contre le projet de société de ce gouvernement. Même s’il ne retire pas sa réforme, la grève aura servi servit à montrer que nous sommes capables de nous mobiliser en masse ».

Jonathan, un de ses collègues conducteur de train est toujours en grève. Également secrétaire de section technique à la CGT, il nous partage le parcours de son engagement tout en éclaircissant les enjeux qu’aurait cette réforme des retraites sur les cheminots.

CUBE : Depuis quand êtes-vous mobilisé dans des actions sociales ?

Jonathan : A la SNCF, on ne peut commencer à faire grève que lorsqu’on est commissionné, cela revient à être titulaire dans le privé. Arrivé en 1991, j’ai pu faire grève deux ans après, lorsque j’ai été commissionné en 1993. Depuis j’ai fait toutes les grèves, mais ce n’est pas vraiment une question de choix…

Sentez-vous des différences entre vos débuts et les mobilisations actuelles ?

A l’époque, on faisait grève pour gagner des droits, aujourd’hui c’est différent : on nous vole nos acquis, alors on commence à faire grève pour ne pas « perdre ». La grève d’aujourd’hui est la plus longue que j’ai jamais faite, elle est similaire au mouvement de 1995. A l’époque, on contestait déjà la position d’Alain Juppé qui voulait supprimer les régimes spéciaux.

Lors de la manifestation contre la réforme des retraites, le 5 décembre dernier à Lille – Photo : Emma CHALLAT

Quelles conséquences aurait ce nouveau régime sur les retraites des cheminots ?

Le gouvernement souhaite mettre en place un régime universel qui s’attaque encore une fois aux régimes spéciaux des « petits », pas à ceux des hauts-placés. On trouve la réforme très injuste parce qu’elle déjoue nos prévisions, notamment par rapport à nos cotisations : dès qu’on arrive en poste de conducteur de train, on cotise davantage pour partir plus tôt. Quand je suis entré à la SNCF, j’étais censé partir à 55 ans, puis en tant que conducteur, à 50 ans. Avec ce régime, parce que je suis rentré jeune, je pourrai partir à 57 ans, mais pour un nouvel entrant ça ne sera pas avant 64 ans.

En plus, jusqu’à présent, la retraite était calculée sur nos 25 meilleures années, alors que désormais le système prendrait en compte l’ensemble de la carrière : pour ceux qui ont vécu des périodes de chômage ou commencé par des petits boulots, la pension sera bien différente.

« Ils ne veulent plus de disparités, c’est sûr. Mais ça remet en cause tout ce que j’ai fait. »

Estimez-vous que la réforme ait été expliquée clairement ?

C’est une réforme très floue. Le système de cotisation universelle est mal expliqué. Le pire c’est qu’apparemment ils vont garder quelques régimes spéciaux. Il y a aussi la question de « l’âge pivot » fixé à 64 ans : il a été supprimé la semaine dernière, mais on parlerait maintenant d’un « âge d’équilibre », de 62 ans pour tous les cotisants. Rien ne change à part la sémantique. Donc le fond et la forme me déplaisent : je ne veux pas d’une retraite à point, aux pensions plus que variables. Et leur volonté de nous imposer un régime qui nous lèse m’indigne.

N’était-ce pas une bonne idée de supprimer cet ancien régime complexe ?

Le système actuel de retraite par répartition, où les actifs cotisent pour les retraités, n’est pas si pourri que ça. J’entends bien que la durée de vie s’allonge, cela pose des difficultés. On reste en forme, et on pourrait travailler plus longtemps… mais on mérite tous de « se poser le cul » et de regarder le soleil se lever.

Est-ce que l’ampleur de cet élan de mobilisation démontre un « trop-plein » des français ?

C’est une contestation politique et un ras-le-bol général. C’est pas cool de s’attaquer à ceux qui triment, qui se lèvent à 4h du mat… En plus, depuis le 1er janvier 2020, la SNCF est une société anonyme et non plus une entreprise publique : il va falloir être concurrentiel. Or la vocation première d’un service public comme nous, ça ne devrait pas d’être de faire du fric. On en oublie la sécurité, les conditions de travail se détériorent et ça peut entraîner des accidents de trains, ou la fermeture de petites lignes, des choses qui touchent toute la population.

Lors de la manifestation contre la réforme des retraites, le 5 décembre dernier à Lille – Photo : Eloïse CHAPUIS

Concrètement comment la grève va impacter votre travail ?

Je ne suis pas payé depuis 42 jours, mais on ne fait pas grève pour gagner de l’argent. Actuellement je perds 100 euros par jour. On essaye de s’arranger, certains collègues ont posé des congés sur leur temps de grève.

Y a-t-il des aides, des subventions mises en place pour les grévistes ?

Des caisses des solidarités sont mises en place par la CGT par exemple, mais ce n’est pas assez. Heureusement, aujourd’hui on n’est plus seul, on est la locomotive du mouvement social. Il y a beaucoup d’élans de générosité, d’appels aux dons. On reçoit aussi des denrées de la part de la Confédération Paysanne qui ne peut pas faire grève. On fait des repas solidaires pour tous, des concerts qui nous permettent de récolter des petits fonds : il y a une grande solidarité entre les mouvements.

Et à propos de l’impact que la grève peut avoir sur les petits commerces, la population ?

Effectivement, je les soutiens dans leur malheur, ça m’embête de les déranger. J’aurais préféré vous dire que si tout le monde était venu dans la rue le gouvernement aurait lâché plus tôt. La grève est notre seul moyen de nous faire entendre. Mais certains usagers sont très solidaires avec nous.

On interpelle aussi les étudiants, bloquer la fac, c’est un moyen d’expression. Vous êtes la relève, fatalement cette réforme vous concerne. C’est aussi un système de vase communicant : lorsque les élèves font part de leur mécontentement, ils nous donnent de la visibilité, ce qui incite certains à nous rejoindre.

Finalement, que va devenir cette grève dans les semaines à venir ?

On est encore nombreux, il y a un tas d’initiatives mise en place, « interpro », avec les gaziers, les profs, et les avocats notamment. Donc j’espère qu’il y aura une fin heureuse, le retrait de ce projet. Ce sera très compliqué de demander à tout le monde de retourner au travail.

ELISE GALLE-TESSONNEAU

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. Je ne suis pas cheminot, mais je suis d’accord avec cette personne et favorable à ce mouvement. Ce gouvernement et le MEDEF nous pressent comme des citrons. Nous vivons un peu plus vieux c’est vrai et alors ne pourrions nous pas profiter un peu plus de notre retraite ?

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