Capturer l’instant, capturer l’Histoire #1 : Anthony Wallace, photographe AFP à Hong Kong

Pour cette nouvelle série d’articles, CUBE s’entretient avec des journalistes ou documentaristes qui photographient le monde d’aujourd’hui. Ils rendent compte de situations méconnues, ou au contraire informent de « breaking news »… Mais dans tous les cas, ils le font par l’intermédiaire du viseur de leur appareil.

Pour ce premier article, nous avons eu la chance de recueillir le témoignage d’Anthony WALLACE. Il est photo-journaliste pour l’Agence Française de Presse (AFP) à Hong Kong. Depuis plusieurs mois, il couvre les évènements de la péninsule qui font la une des journaux. C’est avec une grande gentillesse qu’il a pris le temps de répondre à nos questions !

« J’ai réalisé que je pouvais utiliser mes photos pour raconter des histoires »

Pour commencer, pourriez-vous vous présenter en quelques mots ? Quel est votre par- cours professionnel ? Depuis combien de temps travaillez-vous pour l’AFP ? Avez-vous toujours été photo-reporter, ou avez-vous exercé d’autres fonctions en tant que journaliste ?

Quand j’étais plus jeune, je vivais à Londres. J’ai commencé la photo en travaillant dans un magasin spécialisé. J’y empruntais le matériel d’occasion pour photographier des concerts à Londres quand j’avais du temps libre les week-ends. Pour cela, je recherchais les agents, et je les appelais pour leur laisser savoir que je voulais couvrir leur artiste ! Par ce procédé j’ai réussi à intégrer l’équipe d’une dizaine de concerts, et j’ai parfois même pu rencontrer ceux qui jouaient.

Rapidement, j’ai commencé à shooter pour des magazines musicaux britanniques. Au bout d’un moment, j’ai réalisé que je pouvais utiliser mes photos pour raconter des histoires, pas seulement pour mettre en avant des personnalités. Voilà comment m’est venue l’idée du journalisme.

J’ai suivi un master en « Photographie Documentaire et Photo-journalisme » (Documentary Pho- tography and Photojournalism) au London College of Communication, tout en commençant à shooter en freelance pour des journaux et des évènements d’entreprise. Je continuais également les publications qui concernaient la musique.

Il y a sept ans et demi, j’ai déménagé à Hong Kong (je suis moitié Anglais, moitié Hongkongais) pour intégrer l’Agence Française de Presse (AFP) en tant que stagiaire au bureau d’édition-photo.

J’ai été stagiaire quelques mois, puis j’ai réussi à décrocher un CDD comme éditeur photo à Hong Kong – qui est le bureau de production photographique principal d’AFP en Asie Pacifique. Lorsque j’étais éditeur photo, je continuais à pratiquer la photographie, et grâce au soutien sans faille de ma famille et de mes collègues, j’ai pu décrocher le poste de photographe du bureau de Hong Kong courant 2016. C’était, et c’est toujours comme un rêve devenu réalité – devenir un photographe à plein temps pour l’AFP !

Quel équipement utilisez-vous pour vos photographies ? Est-ce que vous avez toujours un appareil photo avec vous ?

J’ai plusieurs boîtiers, principalement des marques Nikon et Leica. J’ai aussi divers objectifs ; mon préféré reste le 28mm f1,8. Mais mon iPhone est ce que j’utilise pour beaucoup de vidéos et photos si je dois être discret et silencieux.

 » Ma seule habitude, c’est essayer de trouver mon café matinal »

Travaillez-vous seul ou en équipe ? Pourriez-vous dire que vous avez une journée-type, ou chaque jour est-il unique ?

Je préfère largement travailler seul. Cependant, la situation à Hong Kong a énormément évolué ces six derniers mois. J’ai donc maintenant une équipe de 4 photographes à mes côtés, et ce nombre évolue en fonction de l’actualité. Je dois à la fois shooter et coordonner nos mouvements. Cela peut être un vrai challenge à certains moments, quand on se trouve au coeur d’un évènement, car la priorité reste la sécurité de tous avant les photos.

Dans ce métier, il n’y a jamais de routine. Ma seule habitude est d’essayer de trouver mon café matinal, et de m’assurer que j’ai tout mon équipement de sécurité, mes batteries d’appareil char- gées et mes cartes mémoires prêtes au travail !

« Protesters escaping a two-day police siege at PolyU campus by shimmying down a rope from a bridge to awaiting motorbikes » (November 18th 2019)

À quel âge avez-vous commencé la photographie ?

Je me rappelle précisément avoir pris mes premières photos à l’âge de 5 ans. Tout au long de mon enfance, j’aimais déjà beaucoup les caméras et le concept de la photographie. Mes parents étaient toujours des sujets volontaires pour que je les photographie !

Pourquoi avoir choisi le photo-reportage ?

J’ai réalisé que je pouvais raconter des histoires avec la photographie. Que je pouvais témoigner par mon travail de moments historiques, d’évènements, au lieu de simplement les voir aux informations.
J’ai toujours eu cette envie d’être aux endroits dont on parle, d’être sur place et d’en rapporter les images. Le photo-reportage est quelque chose de très instinctif, de très naturel pour moi et je ne me verrais pas faire quelque chose d’autre.

 » J’ai toujours eu cette envie d’être aux endroits dont on parle »

J’ai vu que vous étiez né à Hong Kong et que vous y vivez depuis 7 ans. Avez-vous vu les évènements actuels venir, ou étiez-vous surpris par leur commencement ?

Pour être honnête je n’étais pas vraiment surpris. Je ne m’attendais cependant ni à des évènements d’une telle ampleur, ni à ce qu’ils durent aussi longtemps.

« Another huge anti-government mach kicked off in Hong Kong on July 21 afternoon (…) »

Peut-on considérer ces évènements comme inédits au vu de la culture de la contestation de Hong Kong et/ou de la mentalité de ses habitants ? Est-ce que c’est habituel de manifester à Hong Kong ?

Je dirais que d’aussi longtemps que je me souvienne, les hongkongais ont toujours été assez démonstratifs pour défendre ce en quoi ils croient. Ils ont toujours été prêts à se réunir dans la rue afin de le démontrer. La situation actuelle est tout de même sans précédent.

Beaucoup de vos photographies ont été publiées dans les journaux du monde entier, par- fois à plusieurs milliers de kilomètres de Hong Kong, et seulement quelques heures après que vous les ayez prises.
Quelle place prend l’instantané, l’immédiateté dans votre travail au quotidien ?

Parfois, je dois m’assurer que mes photos sont transmises à l’AFP à la seconde où elles sont prises. C’est le cas lors des évènements diplomatiques, des rencontres de chefs d’Etat, quand j’arrive sur des scènes de « breaking news » ou lors des tournois sportifs.

 » Sur la durée, un récit entier et fidèle a plus d’importance »

La rapidité est toujours primordiale. Mais j’ai la conviction que, sur la durée, un récit entier et fidèle a plus d’importance. J’essaye donc de trouver un juste milieu entre les deux.
Souvent, j’envoie quelques photos dès que j’arrive sur un lieu à couvrir, pour qu’AFP aie des images à relayer. Ensuite je vais me balader sur la scène et je vais prendre des photos qui vont montrer d’autres points de vue ; celles-ci, je les envoie un peu plus tard.

A protester being arrested by the HK police (end of November 2019)

Comment parvenez-vous à rester professionnel, concentré sur votre travail de photo-reporter dans des conditions de grande pression ?

Il m’arrive de travailler sous une pression énorme, mais je parviens (et je ne sais pas vraiment comment) à rester concentré. J’étais l’un des deux seuls photographes présents lors de la rencontre diplomatique entre le chef d’Etat nord-coréen Kim Jong-Un et le Président des Etats-Unis Donald Trump au sommet de Sin- gapour en juin 2018. Je savais que je n’avais pas le droit à l’erreur, que je devais envoyer mes photos au desk d’AFP à la seconde via mon boîtier. Une fois distribuées, les photos que l’autre photographe (de « Associated Press », AP) et moi avions prises de cette poignée de main allaient être celles que tous les médias allaient utiliser.

Je tiens à ajouter que mes éditeurs ont toujours été très encourageants avec moi. Leur soutien me permet de rester dans une bonne dynamique, même quand il y a de la pression.

« Donald Trump and Kim Jong-un’s handshake during Singapore summit » (June 12th 2019)

Ici en France, nous avons été au courant d’une intensification de la violence, aussi bien du côté de la police que de celui des manifestants. Comment adaptez-vous votre travail à ce climat de grande tension ?

L’AFP s’assure que ses photographes ont reçu un entraînement spécifique aux environnements hostiles avant de les envoyer en couverture médiatique. Ainsi, je veille à mettre en pratique ce que j’ai appris à l’entraînement quand je suis sur le terrain. Pour le moment ça a toujours bien fonctionné pour moi, même si j’ai déjà frôlé des catastrophes à plusieurs reprises.

Concernant Hong-Kong, avez-vous une idée de comment la situation va évoluer ?

Je ne pourrais pas faire de prédiction tant la situation évolue chaque jour. J’ai appris à m’attendre au plus inattendu, à être constamment préparé à tout !

« Hong Kong civils and servants and medics kicked off a weekend of anti-government protests » (August 2nd 2019)

Dans Hong-Kong, comment trouvez-vous les meilleurs points de vue pour vos photos ? Est-ce qu’il y a un avantage à être un photo-reporter dans une ville qu’on connaît bien ?

Hong Kong est une ville incroyable : à la fois pleine de couleurs et de traditions, mais aussi extrêmement dynamique. Je ne manque jamais d’inspiration, je trouve toujours une scène à photographier en me baladant, quel que soit le quartier.

Les gens ici sont merveilleux. Tant que l’on reste poli et courtois, ils seront systématiquement accueillants avec les gens comme moi qui prennent des photos ! C’est toujours un plaisir de déambuler dans les rues avec ma caméra, que ce soit de nuit ou de jour.

Comment sélectionnez-vous un cliché plutôt qu’un autre ? C’est quoi, une bonne photo ?

On le ressent instantanément. Entre deux photos similaires qui vont me plaire, j’ai tendance à m’attarder sur l’expression des gens et je vais choisir celle qui me touche le plus.

HK police entrenched in a building during a protest (July 2nd 2019)

« Témoigner, documenter, donner une voix »

Pour finir, selon vous, quel est la mission du photo-reporter ? Et celle du journaliste en général ?

De témoigner, de documenter, de donner une voix à ceux qui n’en ont pas.
Aussi, de faire des photos qui vont informer les « outsiders », ceux qui ne sont pas sur place, de ce qu’il se passe.

Propos recueillis par EMMA CHALLAT

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