Regards sur le maintien de l'ordre (1/3) – Noam Anouar : « Les policiers n’ont pas à zéler dans la répression »

Brigadier de police, Noam Anouar est un ancien membre de la Direction du Renseignement de la Préfecture de Police (DRPP) affecté à la lutte antiterroriste et l’islam radical en Seine-Saint-Denis. Un quotidien qu’il dévoile notamment dans son livre « La France doit savoir » (2019, édition Plon). D’ailleurs, il n’hésite pas à pointer du doigt des dysfonctionnements au sein de l’institution policière à propos de la lutte antiterroriste. Il est aussi délégué du syndicat VIGI, qui entend défendre l’ensemble des professions des personnels du Ministère de l’Intérieur et de la Police Nationale. Aujourd’hui, Noam Anouar est un policier en colère. Entretien. Photo : Frédéric Stucin / Libération

CUBE : Pouvez-vous nous expliquer ce que le syndicat VIGI défend et quelles sont vos actions ?

Noam Anouar : Le syndicat VIGI, c’est l’ancienne CGT police. On a fait scission avec la CGT en 2018 parce qu’on lui reprochait d’avoir tenté de nous imposer des délégués sur les listes des élections professionnelles et à priori notre secrétaire général n’était pas d’accord, il voulait que nos listes soient constituées avec nos militants, les personnes qu’on avait choisies et qui s’étaient investies.

Les valeurs qu’on défend c’est avant tout les intérêts de nos collègues, au cas par cas, parfois face à la pression hiérarchique. Ensuite, l’intérêt général de notre profession et l’intérêt général de la population. Ce n’est pas forcément un ordre hiérarchisé, mais ce sont nos trois axes de travail. 

Par exemple dans la défense de l’intérêt général et dans l’intérêt de la profession, on s’est constitué partie civile sur l’affaire Benalla suite à l’usurpation de qualités à l’usage de fausses qualités quand il a obtenu le brassard, sur la violation du secret professionnel… Ça fait partie de nos actions les plus symboliques. Mais on est aussi à l’origine de la mise à l’écart d’un médecin divisionnaire qui était condamné pour agression sexuelle sur de jeunes recrues. 

Comment vos actions sont-elles perçues par vos supérieurs hiérarchiques ? 

Nous on est un peu les bad boys de la profession, si vous voulez. Parce qu’il faut savoir que le syndicalisme policier, à la base, n’est pas un syndicalisme d’adhésion, pas au sens idéologique en tout cas. Parce que la gestion des personnels de police est régie par des commissions paritaires. Dans lesquelles vous avez 5 membres de l’administration, 5 membres des organisations syndicales, proportionnellement aux résultats des élections. Et donc si vous demandez un avancement ou une augmentation, y compris pour les dossiers disciplinaires toutes les décisions sont entérinées par le vote des commissions paritaires.

Donc une personne qui n’est pas adhérente à un syndicat a des chances quasi nulles d’être mutée ou avancée. Alors que les avancements de carrière dans toutes les professions ça devrait être quelque chose de systématique. Il y a une forme d’opacité concernant l’avancement des carrières, donc il y a un effet de vase communicant entre le Ministère et les syndicats de police. Parce que les syndicats de police défendent les intérêts du ministère de l’Intérieur quasi systématiquement, c’est visible en ce moment. Je parle des syndicats majoritaires. Et le ministère de l’Intérieur le rend par l’attribution d’avantages presque personnels pour les délégués. Nous on est là pour exercer une mission de contrôle et pour communiquer là dessus en cas d’anomalie. 

Votre syndicat est-il en quelque sorte une forme de contrepoids face aux syndicats majoritaires ? 

Alors on ne fait pas le contrepoids au niveau de notre nombre d’adhérents, puisqu’il est légèrement inférieur à un millier sur 150 000 fonctionnaires. Par contre, effectivement, on exerce une mission de contrôle. 

Depuis plusieurs mois, la situation sociale française est secouée par un accroissement des violences entre CRS et manifestants. En tant que policier, que pensez-vous de ces violences ? 

Nous avons défendu le mouvement des gilets jaunes dès son début, on a senti le vent tourner. Si vous voulez, on a senti la menace pour la démocratie, du caractère illégal des mesures qui étaient prises, notamment l’augmentation des contraventions pour la participation à des attroupements. Les gilets jaunes déclaraient leurs manifestations et elles étaient interdites pour des motifs plus que contestables et dans des délais qui ne leur permettaient pas de contester les interdictions administratives.

Un pompier blessé lors de la manifestation contre la réforme des retraites,
le 5 décembre dernier à Lille – Photo : Marie LITTLOCK

On collait aux manifestants des barrages routiers en amont de la région parisienne pour ceux qui venaient de province, ou encore des amendes de stationnement, de fourrière, tout était fait pour dissuader les gens d’aller manifester. Ça nous a beaucoup inquiété, notamment tout ce qui était fichier anti-casseurs, etc. Tout cela a prolongé le caractère antidémocratique des actions sécuritaires du gouvernement. Nous on a persisté dans une logique idéologique. 

« Pour moi c’est le débat qui est actuel, mais le problème, il est ancien » 

Concernant les manifestations contre la réforme des retraites, c’est exactement la même chose, c’est dans le prolongement. Nous nous sommes engagés sur le dossier des retraites par rapport à notre profession même si on a un régime spécial. Le ministre de l’Intérieur a donné des garanties concernant le régime spécial des policiers. Uniquement des policiers d’ailleurs, car les personnels non-policiers du ministère de l’Intérieur ont été exclus du maintien du régime spécial. Mais concernant les manifestations contre la réforme des retraites ce qui a changé c’est la qualité des images qui ont été prises, mais pour moi les violences qu’on a observé, certes elles sont illégitimes, puisque les vidéos ne démontrent pas que les policiers aient été menacés et avaient une nécessité de faire usage de la force. Mais avant ça on a eu des éborgnés, des mutilés, des blessés… Pour moi c’est le débat qui est actuel, mais le problème, il est ancien.

En écoutant certains discours on pourrait croire qu’une dichotomie se dessine entre deux camps : les CRS et les manifestants. Que pensez-vous de cette séparation, n’est-elle pas trop simpliste ? 

Le problème, c’est la capacité qu’on a à traiter les faits isolés et justement à ne pas généraliser. La particularité de cette situation c’est que pour le moment, l’institution policière et l’institution de régulation des violences policières – l’IGPN – ne remplit pas son rôle, et ce depuis plus d’un an. C’est pas parce qu’on a commencé à en discuter depuis quelques semaines que le problème est nouveau. Ça fait un an qu’il y a des violences policières et depuis plusieurs années parfois dans certaines banlieues. L’IGPN a toujours couvert les agissements objets des intérêts du Ministère.

Vous avez déclaré sur BFM TV : « Si des fonctionnaires ont eu tort, ils doivent être traduits devant les instances administratives et judiciaires […] On défend la justice avant tout comme valeur cardinale de notre action ». Y-a-t-il une tendance à l’impunité envers les policiers en France ?

Oui, mais en fait le problème pour moi ne sont pas les agissements des policiers, c’est les ordres qu’ils reçoivent. Après oui, je suis pour que les policiers assument leurs  responsabilités. Normalement, ils n’ont pas à zéler dans  la répression et à se montrer partisans. Théoriquement, ils sont là pour l’usage de la force publique mais dans un cadre légitime prévue par la loi et dans un cadre de neutralité politique. Comme ce n’est pas le cas, ils méritent d’être condamnés pour montrer à l’ensemble de la profession que la meilleure attitude à tenir c’est la neutralité politique et le respect de la loi. Je n’aspire pas à ce que la police devienne un élément courtisan de la majorité en place. 

Regrettez-vous d’avoir rejoint cette profession ? Comment voyez-vous l’avenir de la profession ? 

Je ne regrette pas parce que j’y ai fait des choses intéressantes. Mais je pense que notre temps est passé entre l’institution policière et moi, parce qu’on constate un certain nombre de dérives. J’étais justement en train de voir que des tweets racistes étaient diffusés à mon encontre de la part de fonctionnaires de police, plus ou moins anonymes, parce que je condamne les violences policières. Je sais très bien que les fonctionnaires qui se sont exprimés de cette façon à mon encontre ne seront pas réprimés. Alors qu’Alexandre Langlois, notre secrétaire général, et moi-même qui avons tenu des positions pro-gilets jaunes puis été traduits devant les instances administratives pour violation du devoir de réserve. Mais ceux qui m’écrivent ce genre de tweets ne risquent rien. Donc clairement, on a un vrai problème de dérive démocratique, qui ne pourra pas se résoudre avant le départ de cette majorité au moment des élections de 2022. 

« Je compte quitter la profession au profit de la police municipale, la police de proximité » 

Jusque là, le gouvernement était relativement silencieux à l’égard de ces violences. Récemment Emmanuel Macron a déclaré attendre « la plus grande déontologie » de leur part, observe-t-on une forme de prise de conscience ? 

Non, pas du tout. Je pense que depuis le début de son mandat et même avant, c’est quelqu’un qui a l’habitude avec son équipe d’user des mots en pensant que le peuple a besoin de mots et de policiers. Mais le peuple a besoin d’actes concrets. Simple exemple, en pleine campagne présidentielle avant son élection, il est allé en Algérie pour dire que les crimes perpétrés durant cette guerre par l’armée française étaient des crimes contre l’humanité. Qu’est-ce qu’il attend alors pour légiférer en ce sens ? On voit bien qu’il est capable de faire des déclarations pour dire aux gens ce qu’ils veulent entendre mais n’en tenir aucun rigueur de la manière de légiférer. Donc moi j’ai envie de dire moins de mots et plus d’actes. 

S’il avait voulu que les violences policières cessent, il aurait pu créer une instance de façon immédiate, une instance indépendante du ministère de l’Intérieur pour le contrôle des dérives de l’institution policière. Ou au moins remplacer la directrice de l’IGPN. Ce qu’il n’a pas fait, donc pour moi un discours en chasse un autre et quelque part rien ne change. 

CUBE : Les pratiques de maintien de l’ordre telles que l’utilisation des LBD ou la technique de plaquage ventral sont décriées par certains. Dans une démocratie, ces techniques sont-elles proportionnelles et indispensables pour encadrer une manifestation ? 

Ce sont deux choses différentes. Moi je suis pour le maintien de l’utilisation du LBD 40 dans les modalités prévues par les textes : distance minimale, zone de visée, dans le cadre de la légitime défense. Ce qui pose problème, c’est l’utilisation de l’arme mais pas l’arme en elle-même. L’arme n’est pas autonome, c’est l’homme qui l’utilise qui faute. 

Le plaquage ventral, c’est une technique que je n’ai jamais apprise à l’école de police. Il y a des experts sur les plateaux de télévision que expliquent que c’est enseigné à l’école de police. J’ai du louper un épisode alors, parce que moi je n’ai pas appris ça. On m’a jamais appris à projeter quelqu’un sur le sol et sur le ventre et à mettre mon poids sur son thorax. C’est une technique que je connais pas. Peut-être lié à mon manque de formation ou à mon manque d’attention, je ne sais pas. Donc j’aurais été tenté de dire que cette technique n’existe pas, mais après ça n’engage que moi. 

CUBE : Enfin, comment définiriez-vous les rapports actuels entre la presse et la police ? 

Actuellement, il y a un texte un gestation qui interdirait la diffusion des visages des fonctionnaires de police. Mais c’est plus compliqué que ça, on voit bien qu’à partir d’une image volée, un policier peut rapidement se faire condamner par la loi. Pour l’affaire du policier qui a lancé un pavé, c’est bien grâce à une image fortuite d’un amateur qu’on a pu mener une enquête. C’est exactement la même chose sur la question du croche-pied, sur le tir de LBD à moins d’un mètre. Et donc malheureusement les policiers ont peur de ces images et à titre préventif ils préfèrent parfois neutraliser les photographes ou caméramen en se disant que si ils sont arrêtés ils ne seront pas opérationnels. Si il y a un incident, cela réduira les chances qu’il soit relayé. 

Propos recueillis par FAUSTINE MAGNETTO

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