"Tolkien, voyage en Terre du Milieu", une exposition aux allures d'épopée

C’est au cœur de la Bibliothèque nationale de France (BnF) que nous avons pu visiter l’exposition « Tolkien, voyage en Terre du Milieu », revenant à la fois sur l’œuvre et sur la vie de l’écrivain et professeur d’université britannique J.R.R. Tolkien.

Une exposition immersive

« Dans un trou vivait un hobbit », c’est avec cette phrase que débutent les aventures de Bilbo en 1937, qui feront de J.R.R. Tolkien l’un des piliers indétrônables de la Fantasy moderne. Il est aujourd’hui mondialement reconnu en tant que grand écrivain, en témoigne l’exposition d’envergure lui étant consacrée à la BnF, dans le 13e arrondissement de Paris. Nous sommes bien loin d’Oxford et de son université où l’auteur a passé la plus grande partie de sa vie, en tant qu’étudiant puis professeur de Vieil anglais et de littérature médiévale.

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Illustration d’Hobbitebourg, où commencent les histoires du Hobbit et du Seigneur des Anneaux. (Dessin de J.R.R. Tolkien)

Elfes, nains, dragons, forêts enchantées et autres créatures de légende parsèment la Terre du Milieu, le continent fictif où se déroulent les histoires sorties de l’imaginaire de l’universitaire anglais. Le caractère immersif de l’exposition « Tolkien, voyage en Terre du Milieu » permet au public de prendre part à ces aventures et de découvrir les lieux et personnages mythiques du Hobbit et du Seigneur des Anneaux.

Illustration Tolkien
Passage du Hobbit illustré par J.R.R. Tolkien.

Chaque espace de l’exposition se concentre sur un aspect précis de cet univers, chaque thème étant illustré de dessins, gravures, tapisseries ou cartes détaillées, le tout accompagné d’objets (armes, ornements, outils) et d’audios de Tolkien. Si l’on peut déplorer l’absence d’éléments postérieurs à 1973 (date de mort de l’écrivain), cela permet cependant d’avoir une vision globale de l’œuvre plus proche de celle de l’auteur, qui s’éloigne de celle des films de Peter Jackson.

Véritable porte d’entrée vers un imaginaire finalement peu connu, cette exposition est une occasion unique en France de découvrir un auteur étranger de manière assez détaillée, ce qui saura donner aux plus passionnés de nouvelles envies de lecture.

Entretien avec Frédéric Manfrin :  « On s’est dit qu’il y avait un public pour venir voir Tolkien en France »

Pour l’occasion, CUBE a pu s’entretenir avec Frédéric Manfrin, conservateur à la BnF, chef du service histoire et l’un des commissaires de l’exposition. Il a pensé et conçu l’évènement avec Vincent Ferré, enseignant-chercheur spécialiste de Tolkien. C’est avec passion et sérieux qu’il a accepté de répondre à nos questions.

Vincent Ferré + Frédéric Manfrin
Vincent Ferré (à gauche) et Frédéric Manfrin (à droite), les deux commissaires de l’exposition.

D’où vous est venue l’idée de mettre en place une telle exposition ?

C’est une idée un peu curieuse parce que si la BnF a pour tradition de faire des expositions littéraires en général, c’est la première fois qu’on choisi un auteur qui n’est pas français et dont on ne possède pas les manuscrits. Les écrits de Tolkien sont conservés à Oxford et aux États-Unis, de notre côté nous n’en avons aucun. Au moment de la sortie des films de Peter Jackson, la bibliothèque avait organisé une petite exposition de dessins de John Howe et Alan Lee, les directeurs artistiques des films, qui avait rencontré un énorme succès : on s’est dit qu’il y avait un public pour venir voir Tolkien en France.

L’idée a sommeillé une dizaine d’années puis a réapparu sous la forme d’une exposition autour de la création des mondes imaginaires, dont Tolkien aurait été une partie. Lorsque nos collègues d’Oxford nous ont contactés pour nouer des relations solides, le projet Tolkien a vraiment redémarré et on a donc décidé de faire une exposition lui étant uniquement consacrée.

C’est un honneur que vous faites à cet auteur, le premier écrivain étranger à avoir droit à une telle exposition au sein de la BnF.

Il n’y a aucun doute, et par la taille, et par le nombre de pièces présentées. La bibliothèque a fait dans les années 50/60 des expositions d’écrivains étrangers mais qui avaient longtemps vécu en France, comme Heine ou Tourgueniev. Pour Tolkien cela était beaucoup moins évident, mais vu le succès je pense qu’on va recommencer.

C’est donc une manière de lui donner ses lettres de noblesse en France ?

Tout à fait, au même titre que les autres écrivains que l’on aura présenté ces dernières années : Boris Vian, Blaise Pascal, classique parmi les classiques. Dans les années qui viennent il va y avoir Baudelaire ou Proust : notre objectif était de mettre Tolkien au même niveau que tous ces auteurs.

JRR Tolkien
Photographie de J.R.R. Tolkien, père de la fantasy moderne.

« Il n’existe selon moi aucun autre auteur au XXe siècle qui ne maîtrise à ce point ce sens du merveilleux »

Pourriez-vous nous présenter J.R.R. Tolkien brièvement ?

Il y a plusieurs manières de le présenter, personnellement j’aime le comparer à d’autres écrivains plus « reconnus par l’élite littéraire » : c’est un peu un équivalent anglais d’Umberto Eco (auteur italien du Nom de la rose), qui était aussi professeur d’université et un formidable conteur. Ce qui est assez frappant chez Tolkien, c’est qu’il n’existe selon moi aucun autre auteur au XXe siècle qui ne maîtrise à ce point ce sens du merveilleux, du conte de fées. C’est un talent unique. De plus, pour avoir lu beaucoup de Fantasy, pour en avoir beaucoup vu en séries, films, etc, je vous défie de trouver un auteur de Fantasy qui ait conçu un monde aussi vaste et complet que Tolkien.

Quel a été votre rôle dans l’organisation de l’exposition ?

Mon rôle est triple. Il y a d’abord un rôle de conception : comment on organise les espaces, ce qu’on va raconter aux gens, c’est ce qu’on appelle « le scénario de l’exposition », dont découle la scénographie. Nous travaillons avec les scénographes pour valider les projets, on définit le parcours de l’exposition, c’est l’essence de la partie conception. Il y a ensuite la partie « choix des pièces », nous sommes deux commissaires généraux pour l’exposition : Vincent Ferré et moi.

Vincent Ferré est le grand spécialiste universitaire de Tolkien, il a plutôt choisi les manuscrits présentés de Tolkien. Pour ma part j’ai plus travaillé sur les autres pièces : les manuscrits médiévaux, les armes, tout ce qui fait le lien entre Tolkien et tout son univers culturel, ses inspirations. Enfin il y a la partie rédaction : les textes, le catalogue, puis toute la communication : interviews, visites, etc. C’est donc un rôle assez complet.

L’exposition vise-t-elle un public particulier ? S’adresse t-elle plus aux initiés ou à ceux qui ne connaissent que très peu, voir pas du tout, l’œuvre de Tolkien ?

C’était le grand pari : quand on fait une exposition sur Tolkien, ou même en général, on se pose toujours la question du public. Pour Tolkien, nous étions sûrs de ramener les fans, il existe de vrais « mordus » de son univers, des purs et durs largement capables de me coller sur des sujets très précis, en elfique par exemple. C’est le public le plus facile, il vient presque en pèlerinage. Les fans n’ont pas besoin d’explications, ils viennent d’abord voir les objets ou les manuscrits. […]

Après, il y a justement tout le public français qui ne connaît pas bien Tolkien, qui ne le connaît que par les films de Peter Jackson, qui en a entendu parler mais qui n’a jamais vu ou lu son univers. Il fallait donc concevoir un parcours qui soit plus immersif. L’exposition s’appelle « Voyage en Terre du Milieu » car on prend le visiteur par la main : la première partie de l’exposition est consacrée à la découverte de la Terre du Milieu, en gros l’histoire du Hobbit et du Seigneur des Anneaux, et amène à une deuxième partie plus classique pour une exposition d’écrivain : on revient sur les autres textes, ce que Tolkien a fait dans sa vie, sa biographie, etc. Le grand public a vraiment besoin d’une médiation, par des textes explicatifs qui permettent de découvrir les différents territoires et via des concepts comme la question du pouvoir, la place des femmes ou la magie.

Supposons qu’un visiteur de l’exposition soit intéressé par l’univers, par quelle œuvre lui conseilleriez vous de commencer ?

Je dirais que cela dépend de son âge et de ses centres d’intérêt. Pour un jeune public, 12-13 ans, je dirais Le Hobbit sans hésiter, cela conviendrait parfaitement. Pour des plus grands qui veulent se lancer dans Tolkien sans commencer par Le Seigneur des Anneaux, je conseillerais les trois grands contes qui ont été publiés séparément et qui sont des petites parties du Silmarillion : Les Enfants de Húrin, Beren et Lúthien et La Chute de Gondolin qui ont été publiés individuellement par Christopher Tolkien. […] Mais Le Seigneur des Anneaux reste le monument. Cela peut effrayer par le taille, je le comprends, donc les trois contes me semblent bien pour commencer. Si on accroche pas, on n’en a que pour 150 pages alors qu’avec Le Seigneur des Anneaux (rires).

Vous avez co-écrit un livre, Tolkien, voyage en Terre du Milieu, avec Vincent Ferré. Qu’apporte en plus ce catalogue par rapport à l’exposition ? Les deux se complètent-ils ?

Ils se complètent forcément, on ne construit pas un livre comme on construit une exposition : il y a des choses qui se montrent, ce qui est le propre d’une exposition, et il y a des choses qui se disent, ce n’est pas toujours facile de faire coïncider les deux. Le catalogue vient compléter, approfondir les choses un peu théoriques comme la création des langues ou le travail de géographe de Tolkien, et c’est aussi l’occasion de revoir les pièces chez soi à tête reposée.

Pour compléter, en plus de l’exposition et du catalogue, nous avons organisé tout un cycle de six conférences : elles permettent de revenir sur ce qui relève plus de l’explicatif que du « montrable » à proprement parler. Une exposition ne peut pas mettre que des textes d’explication partout, il faut que ça accroche l’œil. Ce n’est pas du tout le même exercice. C’est donc vraiment complémentaire d’avoir un catalogue.

Livre Tolkien
Le catalogue de l’exposition, écrit par Vincent Ferré et Frédéric Manfrin

« C’est aux visiteurs de se faire leur propre imaginaire »

Les œuvres exposées sont toutes antérieures à la mort de Tolkien, pourquoi ce choix ?

L’idée était d’amener le public à se construire son propre imaginaire. Ce qui m’a frappé, après avoir lu les livres et vu les films, c’est qu’il m’est très difficile d’imaginer des personnages comme Gandalf autrement que dans la peau de Ian McKellen. On voulait donc revenir au moment de la création de l’œuvre pour essayer de porter dans la tête du public un imaginaire que Tolkien a pu voir, qu’il a pu dessiner lui-même. C’est donc au public de se faire sa propre image car celle du cinéma est très forte. […] Rien n’empêche ensuite le public d’aller voir les films, de jouer aux jeux-vidéos adaptés de l’univers.

Chaque nouvelle pièce de l’exposition nous fait découvrir une nouvelle facette de la Terre du Milieu, il y en a notamment une dédiée aux arbres, qui est quelque chose de très important pour Tolkien, y a t-il une résonance écologique dans ses récits ?

Tout à fait, il est l’héritier d’une tradition littéraire et artistique qui cours en Angleterre depuis le début du XIXe siècle. L’Angleterre a un paysage qui a été marqué très tôt par les ravages de l’industrialisation (dès 1820-1830). En France ce n’est jamais arrivé, sauf pour quelques régions comme le Nord ou la Lorraine sidérurgique : le Berry de George Sand est quasiment identique au Berry d’aujourd’hui. […] Quand Tolkien est jeune homme et qu’il commence à écrire, il existe déjà de grands textes anglais qui parlent de cette Angleterre dévastée par l’industrialisation. Il l’a lui-même vécu dans son enfance : il grandit à côté de Birmingham dans une campagne peu à peu dévorée par la ville.

Tolkien est également l’héritier de la tradition romantique en général, qui prône le respect de la nature : le paysage est essentiel dans Le Seigneur des Anneaux (bien rendu dans les films de Peter Jackson). Dans sa correspondance cela revient sans arrêt, par exemple il n’arrête pas de se plaindre de l’augmentation du nombre de voitures dans Oxford.

Illustration Tolkien 3
Les arbres revêtent une importance cruciale dans les récits de Tolkien. – Dessin de J.R.R. Tolkien

Il y a une conscience de protection, de défense de la nature très tôt chez Tolkien, c’est ce qui fera une partie de son succès dans les années 1960. Si Le Seigneur des Anneaux, publié en 1954-1955 trouve vite le succès, c’est surtout dans les années 1960 qu’un gros boom s’opère, les textes sont repris par plusieurs groupes d’étudiants américains : les premiers écologistes politiques constituent une bonne part de son lectorat. Les militants anti-guerre brandissent Le Seigneur des Anneaux comme un texte d’opposition à la guerre du Vietnam, et enfin les hippies l’apprécient à cause de l’herbe à pipe des Hobbits. Tolkien devient un peu le défenseur du cannabis sans trop le vouloir (rires). Ce sont ces trois groupes là qui vont porter l’œuvre au début, avant le succès mondial.

Pour finir, que diriez vous a ceux qui comme beaucoup n’ont vu que les films et qui pourraient être intéressés par l’exposition ?

Je leur dirais d’arriver curieux et de se laisser emporter. […] Personnellement, j’ai réussi mon pari de commissaire quand les gens me disent en sortant : « je n’ai jamais lu Tolkien, je vais acheter un de ses livres », ou « je ne pensais pas que c’était un dessinateur de ce talent », là je pense qu’on a gagné quelque chose. Il y a tellement d’idées préconçues sur Tolkien qu’il vaut mieux venir sans penser à rien, faire le parcours et se mettre à réfléchir après l’exposition.

KEVIN CORBEL

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