Dark Waters : la lutte inégale d’un homme contre une multinationale

Le réalisateur américain Todd Haynes relate dans son 9e film l’histoire de l’avocat Robert Bilott (interprété par Mark Ruffalo), qui entre les années 1990 et 2010 s’est lancé dans une croisade juridique contre la firme d’industrie chimique DuPont, accusée d’utiliser des produits hautement toxiques pour la fabrication de produits destinés au grand public.

Avocat au sein d’un prestigieux cabinet spécialisé dans la défense des entreprises de l’industrie chimique, Robert Bilott se retrouve à représenter un fermier de Virginie-Occidentale accusant l’entreprise DuPont de polluer l’eau de ses terres. D’abord peu enclin à la tâche, Bilott découvre vite que les effets de la pollution s’étendent à la ville de Parkersburg sans que personne ne le sache. Il se lance alors dans une bataille juridique contre l’une des plus grosses entreprises américaines. Pendant plus d’une dizaine d’années, il fera tout pour qu’éclate la vérité, quitte à sacrifier tout ce qui compte pour lui.

Une atmosphère oppressante

Dans sa lutte contre l’entreprise DuPont, Rob Bilott est seul. Submergé de travail, il passe peu de temps avec sa famille, est peu soutenu par ses collègues avocats et subit une pression constante impactant sa santé. Cet isolement se traduit à l’écran par des teintes sombres, des décors souvent exigus, en particulier lorsque le personnage se retrouve seul. Si l’histoire se déroule sur plus d’une dizaine d’années, l’hiver semble être la seule saison dans laquelle évolue l’intrigue, rajoutant un aspect morne à la photographie.

Un hiver constant contribuant à l’atmosphère pesante du film.

Cette tension atteint son paroxysme pendant de la scène du parking, lorsque Rob retourne à sa voiture et hésite à mettre le contact, laissant supposer que le moteur aurait pu être piégé pour empêcher l’avocat de nuire à DuPont. Cet épisode est issu du véritable témoignage de Robert Bilott, qui craignait pour sa vie jusqu’en 2016, date à laquelle le New York Times publia une enquête sur son travail, le surnommant « le pire cauchemar de DuPont ».

Un « whistleblower movie » qui se démarque de ses prédécesseurs

Amateur des films « post-Watergate » – du nom du scandale d’espionnage politique ayant conduit en 1974 à la démission du président américain Richard Nixon – mettant en scène le combat désespéré d’individus contre un système corrompu pour faire éclater la vérité, Todd Haynes est notamment admiratif du travail d’Alan Pakula dans les années 1970. Ses inspirations de réalisateur ont été structurées autour de films comme Les Hommes du président (1976), revenant sur le scandale du Watergate et raflant quatre Oscars en 1977. Mais il reste critique vis-à-vis de ces films où la vérité fini toujours par triompher. Avec Dark Waters, Haynes a voulu montrer sa vision de la société contemporaine, où la justice peine à s’imposer face aux puissants.

Cette vision s’allie parfaitement avec celle de Mark Ruffalo, à la fois producteur et tête d’affiche du film, pour qui la cause environnementale importe beaucoup. Il n’est d’ailleurs pas étranger aux « whistleblower movies » : il avait interprété un journaliste d’investigation dans Spotlight (2015), un drame revenant sur le scandale d’abus sexuels dans l’archidiocèse de Boston. Le film avait remporté deux Oscars en 2016, dont celui du meilleur film.

La thématique de l’engagement

Le début du film se concentre sur la manière dont Rob Bilott, défenseur des entreprises de l’industrie chimique, en vient à lutter activement contre l’une d’elles. Comme l’atteste le réalisateur au cours d’un entretien avec Libération, « Rob n’était absolument pas quelqu’un de politisé », il avait « tout à perdre à s’attaquer à DuPont », montrant ainsi que son engagement provient de quelque-chose de plus intime, qui le touche personnellement. Ce n’est pas uniquement pour aider un fermier de Virginie-Occidentale que Rob se bat, mais pour faire éclater la vérité, pour que justice soit rendue dans une affaire touchant des millions d’individus.

Robert Bilott (à gauche) en compagnie de Mark Ruffalo (à droite).

Son engagement persiste aujourd’hui, le film rendant hommage à son travail colossal et à son sacrifice qui a permis de mettre au jour la présence de polymères synthétiques (PTFE), nocifs pour l’Homme, au sein de nombreux produits de grande consommation, comme les poêles antiadhésives. L’avocat en environnement a d’ailleurs eu droit a un rôle dans le biopic lui étant consacré, il a par ailleurs travaillé activement avec Todd Haynes et Mark Ruffalo pour rendre le long-métrage le plus fidèle possible.

Une dimension sociale

Le film est construit autour des rapports de force qui existent entre les individus, que ce soit entre Rob et les autres avocats du cabinets, issus de milieux plus aisés, ou entre le fermier Wilbur Tennant et la multinationale DuPont. Ce rapport de force, inégal, illustre la difficulté de lutter contre un système où les puissants ont l’initiative et peuvent changer les règles du jeu à leur convenance, en témoigne la facilité avec laquelle DuPont remet en question les décisions de la justice à son encontre.

Sarah (Anne Hathaway) et Rob Bilott (Mark Ruffalo)

De plus, Rob doit également s’imposer dans son propre camp, principalement constitué d’avocats issus d’un milieu plus aisé. C’est également le cas pour Sarah Bilott, sa femme, qui décide de ne pas rester passive dans l’histoire malgré le trop peu de reconnaissance que lui apporte son activité de femme au foyer.

Le dénouement doux-amer, bien loin de ceux des « whistleblower movies » habituels, témoigne du prisme à travers lequel le réalisateur observe un monde où chacun doit se battre pour ses propres intérêts, le système ne garantissant aucune protection aux plus démunis. Dans les salles obscures depuis le 26 février, Dark Waters témoigne du peu d’impact que peuvent avoir la justice et la recherche de la vérité face aux intérêts des grandes puissances économiques.

KEVIN CORBEL

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