Portraits de femmes (1/3) : Martha Desrumaux, pour les avancées sociales et au service de l’émancipation des femmes

A l’occasion de la Journée internationale des Droits des femmes, célébrée chaque année le 8 Mars depuis 1977. CUBE vous propose de découvrir le portrait de trois femmes méconnues qui ont pourtant marqué l’histoire en luttant pour la réduction des inégalités entre les droits des hommes et des femmes.

Pour ce premier portrait, j’ai choisi de vous présenter une femme française du Nord : Martha Desrumaux, ouvrière, engagée et en lutte pour les conquêtes sociales et faire progresser les droits civiques. Figure emblématique du mouvement ouvrier et militante féministe, son action a porté à la fois sur l’amélioration des conditions de travail des plus précaires et des plus fragiles ainsi que sur la reconnaissance des femmes dans toute leur dignité, y compris au travail, face aux hommes.

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Martha Desrumaux prenant la parole – Image d’archive

Enfance et militantisme

Martha Desrumaux naît en 1897 à Comines, une commune du Nord située en Flandres, à la frontière avec la Belgique. Issue d’une famille pauvre, elle est la sixième des sept enfants de la maison. Dès l’âge de 9 ans, au décès tragique de son père, elle est envoyée comme domestique dans une famille bourgeoise au sud de Lille. Puis, très vite, elle s’enfuit, rentre chez elle et décide de devenir ouvrière du textile de l’usine Cousin de Comines, où elle travaille en particulier le lin.

Consciente des conditions de travail particulièrement difficiles auxquelles elle est elle-même confrontée quotidiennement, Martha Desrumaux adhère à la CGT à 13 ans. Sensible au discours de Jean Jaurès, elle rejoint à l’âge de 15 ans les Jeunesses socialistes et n’hésite pas à prendre position dans les grands débats politiques. Elle oeuvre dès son plus jeune âge pour les autres, notamment à l’usine.

Les premières responsabilités syndicales

Pendant la Première Guerre mondiale, les civils et les usines sont évacués vers les zones éloignées du front, pour fuir l’avancée des troupes allemandes. Martha part alors pour Lyon avec une partie de sa famille. Elle travaille dans les usines textiles Hassebroucq jusqu’en 1920. Militante, ne sachant ni lire, ni écrire, elle résiste devant le patronat paternaliste masculin, en 1917, pour obtenir le retrait d’une caution logement dans les contrats de travail, retiré du salaire déjà faible des ouvrières, alors qu’elle n’a que 20 ans. C’est une première victoire pour la jeune syndicaliste : les ouvrières y gagnent des meilleurs salaires et des habitats plus décents. Martha prend alors de plus en plus de responsabilités au sein de son union syndicale.

Elle a pleinement conscience du rôle du collectif dans le règlement des conflits, et fédère autour d’elle.

A l’issue du Congrès de Tours de 1920, le Parti Communiste Français est créé. Celle en devient membre dès 1921 et s’implique dans les combats politiques de son époque : antimilitarisme, anticolonialisme, antifascisme… C’est dans les écoles du parti qu’elle apprendra à lire et à écrire.

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Portrait de Clara Zetkin – Image d’archive

En 1927, elle est la première femme élue au Comité Centrale du PCF. Elle est alors conviée au dixième anniversaire de la révolution d’Octobre à Moscou, où elle rencontre Clara Zetkin, celle qui a initié en 1910 la Journée internationale des droits des femmes, qui sera par la suite reprise et diffusée par les Nations Unies.

À son retour dans le Nord, elle continue de s’investir syndicalement pour aider les ouvrières du textile à s’organiser dans les usines ou bien encore les ateliers. Dans ce cadre, elle crée le journal L’Ouvrière qui permet une meilleure défense des droits des femmes au travail.

Pendant près de quinze ans, Martha va alors prendre la tête de plusieurs grèves dans toute la région du Nord-Pas-de-Calais, de Bailleul à Halluin, d’Armentières à Watten ainsi qu’à Lille, Martha rassemble et fédère. Elle n’hésite pas non plus à s’engager dans d’autres combats : elle lutte pour une meilleure protection des chômeurs, pour l’instauration d’une assurance-chômage. Elle participe à la Marche de la faim de décembre 1933 entre Lille et Saint-Denis. Composée principalement de chômeurs, cette marche reçoit un soutien populaire sur tout son parcours.

Très vite, Martha Desrumaux devient une personnalité politique importante du Front Populaire dans le Nord

Par ailleurs, en 1936, elle participe aux victoires du Front Populaire avec Léon Jouhaux et Léon Blum et sera la seule femme membre de la délégation ouvrière aux accords de Matignon en 1936. Elle négociera d’une main de fer des augmentations de salaires importantes face au patronat, qui jusque-là n’avait pas cédé. Pour appuyer sur les négociations, Martha est venue avec les fiches de paye des ouvrières du textile du Nord, indicateurs précieux des salaires de misère alors en vigueur. Cette même année, on la retrouve aux côtés de Danielle Casanova (militante féministe et communiste) lors de la création de l’Union des jeunes filles de France, ensembles, elles militent pour l’émancipation des jeunes femmes et l’égalité entre les sexes.

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Martha Desrumaux (deuxième en partant de la droite) lors d’une réunion syndicale en 1947  – Image d’archive

Résistance et déportation

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Martha Desrumaux devient un symbole de la Résistance. Tout d’abord, menacée par la répression anti-communiste en , elle se réfugie en Belgique auprès du dirigeant de l’Internationale communiste Eugen Fried. Dès le mois de , le Nord-Pas-de-Calais est occupé par la Wehrmacht. Martha Desrumaux décide alors courageusement de revenir à Lille en juin et réorganise le Parti clandestinement. Elle mène différentes actions : distributions de tracts, grève des mineurs, arrêts de travail, manifestations de femmes … Du au , cent mille mineurs sont en grève et la production est totalement arrêtée, Martha devient une véritable figure de la Résistance intérieure française, et pourtant qui s’en souvient ?

« Je suis Martha Desrumaux, les Nazis ne m’ont pas eue ! »   

Martha après la libération du camp de Ravensbrück, en avril 1945.

Malheureusement, elle est arrêtée par la Gestapo le à Lille, dénoncée par le préfet Carles. Déportée en à Ravensbrück, elle continuera de lutter au sein même du camp, aidée par Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Marie-Claude Vaillant-Couturier. Elles trouvent des moyens de résister en sabotant leurs outils de travail ou encore en accueillant les nouvelles arrivantes de manière digne, en accord avec ses valeurs humanistes. « Elle était notre lumière, on tenait le coup grâce à elle. On crevait de faim et elle se démenait pour procurer aux enfants des biscuits », Lili Leignel née Rosenberg, déportée à 10 ans en 1943, à propos de Martha. Atteinte du typhus, elle est libérée de Ravensbrück et rapatriée par la Croix-Rouge en . Dès son retour, elle tient à participer à un meeting pour expliquer les horreurs du système concentrationnaire.

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Martha après la libération du camp de Ravensbrück, en avril 1945 – Image : Les ami.e.s de Martha Desrumaux

Les femmes ayant enfin obtenu le droit de vote, elle devient, en 1945, élue municipale à Lille puis l’une des seize premières femmes députées. Egalement nommée déléguée à l’Assemblée Consultative au titre de représentante des prisonniers et des déportés, elle ne pourra pas y siéger, sa santé ne le lui permettant pas. De la même manière, au cours de l’année 1950, elle sera aussi contrainte de démissionner de ses fonctions à l’Union Départementale des Syndicats CGT. Elle continue cependant à militer mais gardera des séquelles importantes de sa déportation. Elle reste également engagée auprès de la Fédération Nationale des Déportés. Avant-gardiste, elle continue aussi son combat pour l’émancipation des femmes au sein de l‘Union des Femmes françaises.

Morte en 1982 à Evenos (Var), le même jour que son époux Louis Manguine, elle demeure pourtant « une oubliée de l’histoire, car c’était une ouvrière provinciale, qui n’a pas laissé d’écrit, pas une intellectuelle au sens littéraire du terme », selon Pierre Outteryck, historien du mouvement ouvrier, qui lui consacre un ouvrage intitulé « Martha Desrumaux : Une femme du Nord, ouvrière, syndicaliste, déportée, féministe« .

« Martha Desrumaux favorise l’émancipation de toute une génération, qui obtiendra le droit de vote en 1944. Elle aura consacré ses forces à défendre et valoriser les anonymes, ceux dont le militantisme et le travail ont aussi contribué au développement des valeurs de notre société. Cette femme en est le symbole.« 

Laurence Dubois, Présidente de l’association des ami.e.s de Martha Desrumaux.

Ouvrière et féministe, elle a toujours milité afin que les femmes puissent prendre des responsabilités au sein du mouvement syndical et des organisations politiques. Elle est l’incarnation nordiste des forces de progrès et de la lutte des Femmes et pourtant, si peu la connaissent, même si quelques écoles ou rues de France portent son nom…

« Elle avait pour mot d’ordre l’émancipation, et toute son action la rend aujourd’hui très moderne »

Laurence Dubois, Présidente de l’association des ami.e.s de Martha Desrumaux.

Aujourd’hui, en tant que jeune femme nordiste, je m’associe à la volonté de voir l’enfant du pays entrer au Panthéon. Martha est le parfait symbole de la lutte des femmes, mais elle est aussi une représentante historique de la tradition ouvrière nordiste et des luttes menées en faveur des progrès sociaux. Grande résistante, il nous faut honorer sa mémoire et se souvenir de l’empreinte qu’elle a laissé dans l’histoire de la France.

MARTHE DOLPHIN

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