L'art du supermarché

Espace de consommation et endroit de rencontres : le supermarché est la fois un lieu économique et un lieu social. Dans la littérature, on l’appelle un topos, « un lieu commun, récurrent ». C’est pourquoi les grandes surfaces sont utilisées par les artistes comme décor pour observer, critiquer l’état et l’évolution de notre société. Andy Warhol les considérait comme les « nouveaux musées ». De ce fait, comment les supermarchés matérialisent notre « temps moderne » ?

Nous achetons tous les mêmes choses.

Andy Warhol le démontrait dans ses œuvres notamment Green Coca-Cola Bottles, représentant deux cent dix bouteilles de Coca-Cola de couleur verte. Le peintre choisit le Coca-Cola car il symbolise LE produit de consommation mondialisé, accessible partout et par tous. A l’époque, la standardisation et la démocratisation de cette boisson sont considérées comme un progrès et une révolution. Aujourd’hui, il est synonyme de « malbouffe » et sa fabrication entraîne des problèmes environnementaux. Toujours en ce qui concerne le pop-art, plus tard dans les années 80 apparaît en Chine le « Political Pop Art », héritier du pop-art warholien. Wang Guangyi, figure majeur de cet innovant mouvement artistique amène lui-aussi à réfléchir sur ces mêmes produits fabriqués et consommés en masse à échelle mondiale. Nos achats identiques seraient-ils une manière de se conformer, de se normaliser et donc de s’intégrer à la société ? La réponse est oui selon l’artiste Barbara Kruger qui l’exprime dans son œuvre : « I shop therefore I am ».

Dis moi ce que tu achètes et je te dirais qui tu es.

C’est le jeu auquel s’adonne Walt, personnage principal du roman Les courses de Russell Wangersky. Walt est agent d’entretien dans un supermarché, il ramasse les listes de courses des clients et tente à travers cela d’imaginer leur vie… jusqu’à s’y immiscer intimement. On découvre le portrait de personnes très différentes. En effet, comme l’explique Annie Ernaux, auteure du livre Regarde les lumières mon amour : « Il n’y a pas d’espace, public ou privé, où évoluent et se côtoient autant d’individus différents. » Le cinéma utilise aussi souvent ce décor pour des rencontres improbables mais plausibles comme dans le film Ipcress, danger immédiat de Sidney Furie lorsque l’espion Harry Palmer rencontre son supérieur au supermarché.

Reflet de hiérarchie et de conflits sociaux.

Lutte de pouvoir. Les plus riches et les plus pauvres se côtoient dans un supermarché car ils y achètent. Et, les plus riches et les plus pauvres y travaillent ensemble aussi. Conflit d’autorité et précarité s’illustrent à travers l’opposition entre les deux personnages du film La loi du marché de Stéphane Brisé : le directeur de la grande surface et le personnage de vigile incarné par Vincent Lindon. Cet agent de sécurité va être confronté un dilemme moral : jusqu’où est-il prêt à aller pour garder son emploi ? Le supermarché malgré son apparence qui évoque l’ordre peut-être aussi le lieu du désordre… Et donc de la révolution ? La désobéissance est-elle parfois justifiée et légitime ? Le film Discount de Louis-Julien Petit tente de répondre à cette question à travers l’histoire d’employés d’une grande surface. Menacés de licenciement, ils décident de créer un supermarché secret en parallèle qu’ils alimentent des invendus normalement destinés à être jeter. Ce film aborde donc aussi la problématique du gaspillage alimentaire. Ce film est sorti en 2015, un an plus tard, une loi est votée pour obliger les supermarchés à donner leurs invendus à des associations.

Dystopie ou utopie ?

A quoi ressemblera le supermarché dans le futur ? Le supermarché sous certains aspects est une mini-société. Imaginez alors que dans un avenir proche, vous êtes en train de faire vos courses et sonne une alarme. Attentat terroriste. Confinement obligatoire. Vous vous retrouvez enfermés pour une durée indéterminée dans ce supermarché. C’est ce que raconte le roman graphique Shelter market de Chantal Montellier. Elle utilise ce décor, ce huis-clos, pour faire une critique sévère de notre démocratie. Mais le supermarché ne pourrait-il pas être justement le lieu pour repenser notre organisation politique ? Redéfinir les relations entre les employés et les employeurs, entre les producteurs et les clients, et entre les clients eux-mêmes ? Le supermarché est un système aujourd’hui très pyramidal, pourrait-il devenir plus horizontal ? Le film documentaire Food Coop réalisé par Tom Boothe montre que cela est possible. Il raconte l’histoire vraie du premier supermarché autogéré au monde et qui a inspiré la création de supermarchés du même type dans plusieurs villes de France, dont Lille (le Superquinquin).

LUCILE COPPALLE

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