« Projet Green Blood » : enquête sur les scandales de l’industrie minière

Début mars, France 5 diffusait la série documentaire « Projet Green Blood », le fruit de la collaboration de 40 journalistes internationaux. Leur objectif : continuer les enquêtes de confrères menacés, emprisonnés ou assassinés. Pendant huit mois, ils ont poursuivi ces investigations, afin de révéler le coût environnemental et humain de l’industrie minière.

Le premier épisode de « Projet Green Blood » s’ouvre sur une réunion du collectif Forbidden stories, un consortium de journalistes provenant d’une trentaine de médias internationaux. Laurent Richard, fondateur de Forbidden Stories, expose le projet Green Blood, qui part du constat suivant : ces 5 à 10 dernières années, de nombreux journalistes ont été tués car ils travaillaient sur des scandales environnementaux. Les journalistes de Forbidden Stories se sont alors concentrés sur 3 affaires : l’extraction illégale de sable en Inde, la mine de nickel d’El Estor au Guatemala, et la mine d’or de Nord-Mara en Tanzanie.

Photo : Forbidden Films et French Kiss Pictures
Une industrie aux lourdes conséquences environnementales et humaines

L’industrie minière est l’une des plus polluantes au monde, et ses méthodes restent en grande partie opaques. Le projet Green Blood s’est donc donné comme objectif de révéler au grand public l’impact des entreprises minières sur l’environnement et les populations locales.

En Inde, les journalistes ont enquêté sur l’extraction illégale de sable dans les États de l’Uttar Pradesh et du Tamil Nadu. Des carrières ont été ouvertes illégalement par des entreprises privées, exploitant à l’excès le sable, ce qui dérègle tout l’écosystème local. Plus que de simples entreprises, les sociétés d’extraction sont appelées les « mafias du sable ». Elles entretiennent un large réseau de corruption pour s’assurer du soutien de la police et des administrations locales.

Le sable, ou « l’or blanc », est un composant très utilisé dans la fabrication de nos objets du quotidien. On le retrouve par exemple dans le béton, le verre, la joaillerie, les freins de voiture, etc… Le sable extrait illégalement est exporté dans le monde entier, y compris en France.

L’extraction illégale de sable en Inde – Photo : Forbidden Films et French Kiss Pictures

Au Guatemala, l’entreprise de nickel d’El Estor a contaminé à la fois l’air et l’eau des alentours. Les pêcheurs ne trouvent ainsi plus de poissons dans le lac Izabal, situé à côté de l’entreprise. Le taux de nickel dans l’air est très élevé, au point que l’OMS recommande un temps d’exposition maximal d’une heure. Or, des familles vivent dans cette zone, et développent différents troubles respiratoires, comme de l’asthme ou des pneumonies.

L’entreprise de traitement du nickel d’El Estor – Photo : Forbidden Films et French Kiss Pictures

Quant à la mine de Nord Mara en Tanzanie, les violations des droits humains y sont nombreuses. La mine, détenue par la société britannique Acacia Mining, a entraîné des tensions dès sa mise en activité. L’entreprise a exproprié les terres des populations locales sans les indemniser, et s’est appropriée les ressources minières. Depuis 2014, 22 habitants ont été tués à Nord Mara d’après l’association Minning Watch. Des femmes ont également été violées par les gardes de la mine, puis poussées par l’entreprise à signer des documents déclarant qu’elles renonçaient à des poursuites contre de l’argent.

L’équipe de journalistes a dû faire de nombreuses recherches pour réussir à faire le lien entre d’une part la mine d’or de Nord Mara, et de l’autre les entreprises qui achètent l’or. Pour cela, ils ont dû retrouver le raffineur qui s’approvisionne en or à Nord Mara, pour le revendre ensuite aux entreprises. Parmi ces sociétés, on retrouve des géants de la technologie : Google, Apple, Samsung, Microsoft, Nikon, Dell, etc…

Des villageois tentent de s’introduire dans l’enceinte de la mine de Nord Mara – Photo : Forbidden Films et French Kiss Pictures
La narration au service du travail journalistique

« Projet Green Blood » suit l’avancée de l’enquête comme une narration, qui se construit au fil des 4 épisodes. Le spectateur est pris par le suspense, sans que la série ne tombe dans le sensationnel. Les coulisses de l’enquête sont régulièrement montrées, ce qui permet de suivre le travail journalistique pas à pas. En effet, la volonté des journalistes était de rendre le processus de leur investigation transparent. L’aspect collaboratif de l’enquête est également mis en avant à travers les interventions face caméra des journalistes. Le résultat du projet Green Blood est d’ailleurs la preuve de l’utilité du journalisme collaboratif, qui permet une meilleure efficacité et plus de sécurité pour les journalistes.

Journaliste : un métier encore dangereux aujourd’hui

Le Projet Green Blood est aussi un puissant témoignage d’histoires personnelles de journalistes. Elles rappellent que les conditions de travail restent difficiles voire dangereuses pour les reporters de nombreux pays.

En Inde, Forbidden Stories a repris l’enquête de Jagendra Singh, mort assassiné en 2015. Il était l’un des rares journalistes à oser enquêter sur l’extraction illégale de sable et la corruption qui l’entourait. Si l’enquête de la police a conclu à un suicide, une vidéo de Jagendra Singh dément cette version. Le journaliste apparaît agonisant, et raconte comment il a été attaqué puis gravement brûlé par des hommes de main d’un ministre de l’État de l’Uttar Pradesh, Rammurti Singh Verma.

Au Guatemala, l’équipe de Forbidden Stories a poursuivi l’investigation du journaliste Carlos Choc. Celui-ci s’est intéressé à la pollution d’El Estor après que l’eau du lac Izabal soit devenue entièrement rouge. Il risque jusqu’à 20 ans de prison pour avoir enquêté, et vit dans la clandestinité pour échapper à un mandat d’arrêt.

En Tanzanie, la situation de la liberté de la presse n’est pas meilleure. Les journaux dans lesquels travaillait Jabir Idrissa ont par exemple été interdits par le gouvernement suite aux enquêtes sur l’industrie minière et ses exactions.

L’impact du projet Green Blood

Avant la série documentaire « Projet Green Blood », les journalistes de Forbidden Stories ont révélé le fruit de leur travail en juin 2019, dans leurs médias respectifs (Le Monde, Radio France, Expresso, The Guardian, Die Zeite, etc…).

Leurs révélations ont permis quelques avancées. En Inde, le gouvernement a durci sa législation sur l’extraction de sable. Au Guatemala, la Cour constitutionnelle a ordonné la suspension temporaire de l’activité minière d’El Estor, avant de retirer la licence de l’entreprise minière. Le journaliste Carlos Choc a repris ses activités de journaliste, mais doit toutefois signer sous un pseudonyme.

Les enquêtes du projet Green Blood envoient avant tout un message fort aux ennemis de la presse, comme le rappelle Laurent Richard, fondateur de Forbidden Stories  :

« Même si vous tuez le messager, vous ne tuerez pas le message. »

« Projet Green Blood », réalisé par Arthur Bouvard et Jules Giraudaut – Disponible en replay sur France Télévisions jusqu’au 30 avril 2020

CÉLIE CHAMOUX

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