Portraits de femmes (3/3) : Sarojini Sahoo, figure féministe de la littérature contemporaine indienne

A l’occasion de la Journée internationale des Droits des femmes, célébrées chaque année le 8 Mars depuis 1977. CUBE vous propose de découvrir le portrait de trois femmes méconnues qui ont pourtant marqué l’histoire en luttant pour la réduction des inégalités entre les droits des hommes et des femmes.

Pour ce dernier portrait, j’ai choisi de vous présenter une écrivaine féministe indienne, Sarojini Sahoo. Elle n’est pas encore connue du public francophone, pourtant depuis bien des années, cette auteure de langue oriya (parlée par plus de 20 millions de personnes) s’est fait un nom en Inde et dans les pays anglophones. Féministe déterminée, ses écrits défient le patriarcat local, en particulier dans la société indienne où l’égalité des sexes est loin d’être atteinte

Portrait de Sarojini Sahoo

Parcours et engagement

Sarojini Sahoo est né le 4 Janvier 1956 à Dhenkanal, Odisha (anciennement Orissa), à l’Est de l’Inde. Titulaire d’une maîtrise et d’un doctorat en littérature Odia ainsi que d’un baccalauréat en droit de l’Université d’Utkal (l’équivalent d’une licence), c’est une figure emblématique et une parole forte et influente en matière de féminisme dans la littérature indienne contemporaine. Ses œuvres de fiction ont toujours mis en avant la sensibilité féminine, de la puberté à la ménopause. Les sentiments féminins, comme les restrictions d’ordre moral à l’adolescence, la grossesse, le facteur peur du viol ou de la condamnation de la société font toujours l’objet d’une exposition thématique dans ses nouvelles et ses contes. Traduits dans différentes langues indiennes et en anglais, elle a reçu plusieurs distinctions pour ces récits comme le Jhankar Award (1992), l’Odisha Sahitya Academy Award en 1993 et plus récemment le Ladli Media Award (2011).

Rédactrice en chef associée d’une revue Indian AGE, et chroniqueuse au New Indian Express, pendant un temps, elle continuait à faire entendre sa voix. Aujourd’hui, elle enseigne dans une faculté à Belpahar, Jharsuguda à Odisha. Certains de ses récits engagés restent encore accessibles en ligne sur ses blogs comme Sense and Sensuality et Feminine Fragrance.

Deuxième fille de sa famille, avant sa naissance, son père désirait impérativement un garçon. En voyant qu’elle était une fille, sa mère eut un choc, ses parents l’élevèrent alors comme un garçon.

« Ma mère pria toute la nuit pour que je change de sexe, mais Dieu resta insensible, et je restai fille. Mon père n’arrivait pas à oublier sa peine de ne pas avoir eu un garçon. Il voulut m’élever comme un homme. »

Sarojini Sahoo dans Sens et Sensualité

Habillée en chemise et pantalon, son père pour terminer son travestissement lui donna même un nom masculin : Lala. C’est une pratique culturelle admise aussi en Afghanistan et au Pakistan: le « bacha posh« , permet à la fille d’avoir plus de liberté et aussi à sa famille de surmonter la honte de ne pas avoir eu de garçon.

Shafi (à gauche), de son vrai nom Toheba est une de ces jeunes afghanes travesties en garçon / ©DR Mars 2017

« Je ne jouais pas à la poupée, je ne faisais pas comme les fillettes font en Orissa. Jusqu’à la puberté j’ai joui de toute la liberté accordée aux garçons. »

Sarojini Sahoo dans Sens et Sensualité


Le jour où Sarojini eut ses premières règles, sa mère l’emmena dans une pièce obscure où elle dut rester sept jours loin du regard de tout individu de sexe masculin. Par la suite, on lui expliqua qu’elle était une femme et donc différente des autres garçons. Dans ses nouvelles comme Parajita Samrat, Udibar Bela, et Moho Bhanga, Sarojini décrit les expériences de son enfance, qui firent d’elle « une rebelle et une féministe« .

Le comportement du père de Sarojini n’est pas un cas rare, les avortements liés au genre ou les meurtres de filles se poursuivent encore de nos jours. Être une femme en Inde s’accompagne de nombreux obstacles et pressions dans tous les secteurs de la société.

Portrait de Sarojini Sahoo / November 2010

La situation des femmes en Inde

La violence sexuelle est une des problématiques importantes du pays. Le gouvernement indien est massivement dominé par les hommes et les lois actuelles ne protègent pas suffisamment les femmes. En décembre 2012, une étudiante de 23 ans a été violée collectivement dans un bus et est décédée de ses blessures. Après cet événement, des voix se sont élevées contre les abus sexuels et les femmes ont trouvé le courage de s’exprimer. Le gouvernement a pris des mesures avec une nouvelle loi sur le viol , prolongeant ainsi les peines de prison et condamnant à mort, en cas de récidive de viol ou de viol provoquant le coma. Cependant, ce dont la société indienne a besoin, c’est d’un réel renouvellement des mentalités, en plus de lois protectrices.

« Les femmes se sont emparées de cette affaire pour donner de la voix contre les agressions à caractère sexuel. Elles ne se taisent plus, elles ont retrouvé le courage. Il faut considérer cela comme un signe encourageant pour l’ensemble de la société.« 

Sarojini Sahoo , un an après le viol d’une étudiante dans un bus de New Delhi / l’Humanité Mars 2014

La pression du mariage et leur rôle en tant qu’épouses font aussi partie d’autres problèmes majeurs de la société indienne. En effet, la jeune femme célibataire – qu’on décrète vieille fille même si elle n’a pas encore trente ans – est source de honte pour ses parents, et un fardeau financier. Cependant, une fois mariée, elle est traitée comme la propriété de ses beaux-parents.

Dans ce contexte, les mères célibataires et les femmes séparées, seules ou infidèles sont considérées hors-caste. Avoir un(e) partenaire en dehors du mariage est une réalité encore inconnue en Inde. Lors du mariage, le père de l’épousée doit payer une dot sous la forme de grosses sommes d’argent, de meubles, de bijoux, d’articles ménagers coûteux etc. Même si celle-ci a été légalement interdite en 1961 , c’est une pratique encore largement répandue.

« En Inde, l’izzat, c’est-à-dire l’honneur, la réputation, le prestige de la famille repose sur la femme. Elle n’a en revanche aucune identité propre ; elle n’existe que par celle de son mari.« 

Sarojini Sahoo  / l’Humanité Mars 2014

Le divorce n’est toujours pas accepté dans le pays, c’est une des raisons pour lesquelles les mariages arrangés sont la norme. Enfin, en tant qu’épouses, la cuisine et les tâches ménagères incombent aux femmes , même lorsqu’elles travaillent à plein temps. Quant à leur sexualité, elle n’est même pas discutée. 

« Je pense que les mères ont la responsabilité de transmettre à leurs filles et à leur fils les droits dont elles peuvent jouir. C’est toute la société qui doit se mettre en marche. »

Sarojini Sahoo  / l’Humanité Mars 2014

Écrire sur la sexualité féminine

Inspirée par de nombreux écrivains occidentaux, tels que Dostoïevski, Kafka, Joyce, Garcia Marquez, ou bien encore J.M. Coetzee, Sarojini Sahoo n’a pas hésité à écrire ouvertement sur le corps et la sexualité féminine. En tant que femme, elle y décrit les sentiments ainsi que toutes les difficultés spécifiques liées au sexe féminin que les hommes ne peuvent ressentir et comprendre. La période de grossesse, la ménopause, le viol ou bien encore le lesbianisme , sont des sujets qu’elle traite, avec honnêteté et sans inhibition . 

Par exemple, Medha est l’héroïne d’Upanibesh (La Colonie), avant son mariage, l’idée de passer toute une vie avec un homme lui paraissait ennuyeuse. Elle aspire à une vie sans entrave, où il n’y aurait que de l’amour, que du sexe, sans la moindre monotonie. Ce roman, publié en 1998, est considéré comme le premier essai de présentation du désir sexuel féminin dans le roman indien, Sarojini prend d’ailleurs le Shiva lingam, représentation hindoue, comme symbole du désir sexuel chez la femme.

Sur le même thème, Sarojini écrit en 1999, Pratibandi. Priyanka, l’héroïne, doit faire face à la solitude de l’exil à Saragpali, un village perdu d’Inde. Cet isolement se transforme en besoin sexuel, chez Priyanka et elle ne tarde pas à avoir une liaison avec un ancien député. Malgré le fossé des générations, elle est fascinée par l’intelligence de cet homme. Sarojini peint avec succès la sexualité entre un homme et une femme et leur différence de sensibilité.

Enfin, dans  Gambhiri Ghara, (Sombre Demeure), récit publié en 2005, Sarojini cherche à glorifier le pouvoir de la sexualité. L’héroïne, Kuki, une indienne mariée, hindoue, tente de ramener Safique, un artiste musulman pakistanais, sur le droit chemin et de l’empêcher de sombrer dans la perversion et l’obsession sexuelle. Même s’il ne s’agissait pas du thème principal du roman au départ, son ouverture sur la sexualité a provoqué une levée de boucliers chez les fondamentalistes. Fort de son succès, il a été traduit en Bengali et publié au Bangladesh en 2007, sous le titre de Mithya Gerosthali.

 » La pornographie contribue au sexisme, à la violence contre les femmes, est une cause de viol et érotise également la domination, l’humiliation et la coercition des femmes. »

Sarojini Sahoo

En Inde, le désir féminin et la sexualité sont des sujets rares pour les écrivains. Les travaux de Sahoo ont donc été fortement critiqués, elle a même été renvoyée d’un poste dans un collège en raison d’un roman relatant l’histoire d’un enfant victime de viol. 

La sexualité et le féminisme ne constituent pas la trame principale ou unique des romans et nouvelles de Sarojini. Par exemple, dans , Mahayatra  (Le Grand Voyage)Swapna Khojali Mane (Le Chercheur de Rêves), et Pakshibasa (Le Nid) , les héros ne sont pas des femmes, et divers sujets sont abordés. Le Chercheur de Rêves et Le Nid évoquent la pauvreté et l’exploitation, tandis que Le Grand Voyage est une quête de vérité éternelle de la vie.

Son féminisme est constamment liée aux choix sexuels de la femme, qui pour elle sont étroitement liés à celui de la révolte féminine. Elle aborde le plus souvent, leur vie émotionnelle, leur sexualité naissante considérée comme une menace pour la société patriarcale traditionnelle et conservatrice. Sarojini est désormais reconnue comme écrivaine féministe, pour sa franchise à aborder des thèmes sensibles et peu explorés en Inde.

« Le féminisme devrait être un large mouvement social luttant pour l’égalité de chaque individu dans le monde . Il devrait mettre l’accent sur notre féminité plutôt que d’imposer l’attitude féministe autoproclamée classée de la deuxième vague« . Pour Sarojini, le féminisme ne doit pas être une question de genre ou une attaque contre les hommes ; selon elle, il faut en réalité accepter sa féminité. Elle nous offre donc de partir à la découverte de sa vision du féminisme, dans un pays aux traditions fortement ancrés qui accorde peu d’importance au statut des femmes.

MARTHE DOLPHIN

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