Crise sanitaire : ces étudiants en première ligne

Mobilisés depuis le 20 mars, le personnel de santé, notamment hospitalier, fait appel à des étudiants pour renforcer leur rang. Cube a pu rencontrer des étudiants d’Orléans actuellement en première ligne.

C’est dans une lettre ouverte que les étudiants en soins infirmiers de Nancy ont exprimé leurs inquiétudes vis-à-vis de leur mobilisation en première ligne. Si c’est avec professionnalisme qu’ils acceptent de renforcer les rangs du personnel de santé, ils restent néanmoins méfiants sur leur rémunération, qu’ils veulent égale à celle d’un aide-soignant ou un infirmier diplômé. De plus, ils demandent des conditions de travail décentes : un contrat de travail dans les règles, des tenues et protections adaptées ainsi qu’une prise en compte d’un éventuel environnement familial à risques.

Cette lettre ouverte a fait le tour des écoles d’infirmier du pays, jusqu’à l’Institut de formation paramédicale (IFPM) d’Orléans, d’où sont issus des étudiants mobilisés, avec lesquels Cube a pu s’entretenir. Martin et Nicolas sont tout deux étudiants en soins infirmiers, ils ont accepté de répondre à nos questions sur la crise actuelle et sur leur travail d’aide-soignant.

L’Institut de formation paramédicale (IFPM) d’Orléans – Photo : site de l’IFPM-Orléans

Présentez-vous : comment la crise actuelle a-t-elle perturbé votre année ?

M : Je m’appelle Martin, j’ai 19 ans. J’ai intégré l’IFSI d’Orléans à la rentrée 2018. En validant ma première année, j’ai obtenu une attestation d’équivalence au diplôme d’aide soignant. En deuxième année je suis allé en stage en réanimation médicale pendant 10 semaines, ça a été très formateur. Avant le confinement, j’étais en stage avec une infirmière libérale. C’est après le premier discours du président que ma tutrice a préféré interrompre mon stage. J’ai alors contacté mes formateurs qui m’ont informé que je n’étais pas le seul dans ce cas. Je leur ai dit que j’étais volontaire si y avait besoin de prêter main forte. Moins d’une semaine après j’ai été réquisitionné. La cadre de réanimation m’a appelé pour venir en renfort en tant qu’aide soignant et elle m’a donné une partie de mon planning.

N : J’ai fait une année de Paces avant de tenter le concours des écoles d’infirmier et je suis actuellement en deuxième année. Depuis le début de mon cursus, j’ai effectué 2 stages en EHPAD et un stage en cardiologie. Cette crise sanitaire a interrompu mon stage en psychiatrie, j’ai tout de suite été réquisitionné par l’hôpital d’Orléans. L’école considère que la cardiologie est similaire aux soins intensifs de réanimation (alors que pas du tout) donc j’ai été obligé d’être réquisitionné. Dans tous les cas, j’étais volontaire mais ce n’est pas le cas de tous mes collègues pour qui ce type de service ne convient pas, il y a de la pression et du stress H24. Cela devrait rester sur la base du volontariat.

On parle de « guerre sanitaire », avec le personnel de santé en première ligne, ressentez-vous cela au quotidien dans votre travail ? Comment a réagi votre famille ?

M : Le danger est bien là : nous sommes face à des patients qui sont « covid avéré », nous avons des protocoles à respecter ainsi que du matériel pour nous protéger mais nous sommes quand même face à cette pathologie tout au long de notre journée de travail (7h-20h). Chaque fin de journée, je me douche à l’hôpital et je ne ramène rien qui vienne de là-bas, mis à part ma gamelle. J’essaye de toujours garder une petite distance avec ma famille pour éviter tout risque et je me lave régulièrement les mains. J’ai également hésité à vivre provisoirement dans la maison inoccupée de ma grand mère partie en vacances mais je ne l’ai pas encore fait pour de simples problèmes d’organisation.

N : La métaphore est tout à fait adaptée à la situation car nous sommes contre un ennemi commun, le covid-19, et la victoire se fera seulement avec la bonne stratégie : en restant confiné pour certains, en allant au front pour d’autres (chauffeurs routier, personnel médical, pompiers, caissiers, policiers…) et en étant suffisamment armés (masques, tenues de protection, gants…). Ma famille a bien réagi, elle a davantage un sentiment de fierté que d’insécurité. Je prends toutes les précautions pour me protéger moi et les autres.

Êtes-vous touchés par les applaudissements des Français tous les soirs à 20 heures ?

M : C’est un beau geste mais il faut que les gens jouent le jeu jusqu’au bout et respectent les règles. C’est très bien d’applaudir mais ça n’arrêtera pas l’épidémie même si ça nous fait chaud au cœur.

N : C’est un geste qui part d’une bonne intention, mais quand on dit que les soignants sont des « héros », c’est bien parce que ça les arrange en ces moment difficiles. Le reste du temps on est traités comme de la merde, avec un salaire ridicule, des horaires fatigants et aucune reconnaissance. Il s’agirait de ne pas nous applaudir pendant 2-3 mois de coronavirus puis revenir à la situation initiale une fois le problème passé.

Y-a-t-il des difficultés auxquelles vous êtes confrontés à l’hôpital ?

M : Pour l’instant nous avons du matériel mais les stocks s’épuisent vite donc il est possible d’avoir une pénurie de matériel comme dans certains établissements. De plus, beaucoup d’infirmiers et d’aide-soignants sont formés à la réanimation pour être au point durant le pic épidémique.

N : Je suis dans le service de réanimation, nous avons donc la plupart du matériel qui nous est rationné mais nous ne sommes pas réellement en manque comme dans certains services qui n’ont eu qu’un masque pour 8h de travail. On essaye d’augmenter le nombre de places pour les malades avec une quantité restreinte de personnel et dans la limite des locaux disponibles.

Le Centre hospitalier régional d’Orléans – Photo : L’actu des CHU

Votre formation actuelle et vos expériences respectives vous donnent-elles l’impression d’aider au mieux à l’hôpital ?

M : Oui complètement, le stage que j’avais fait auparavant me permet actuellement de bien connaître les lieux et l’organisation du service, ce qui m’aide beaucoup. De plus, je connais une partie de l’équipe, ce qui permet d’être en confiance plus rapidement. J’ai fais mon stage en tant qu’étudiant infirmier et non pas aide-soignant donc il a fallu que l’on m’explique l’organisation de la journée de travail d’un aide-soignant en réanimation.

N : En tant qu’étudiant infirmier, j’ai le diplôme d’aide soignant. Je fais donc le même travail que mes collègues aide-soignants qui sont très contents de nous avoir. Un collègue m’a même dit « sans vous on aurait été débordés et surchargés de travail, on aurait fini par craquer à l’usure « .

Observez-vous un décalage entre ce que montrent les médias et la réalité du terrain ?

M : Les médias ne disent pas que des choses fausses mais selon moi ils ne montrent que les extrêmes, ce qui peut faire peur aux gens, même si cela peut les sensibiliser et les inciter à rester confiné. Les médias nous font surtout part de ce qui se passe en réanimation, mais il y a aussi des patients atteints de covid qui sont confinés chez eux et on en parle peu.

N : Dans chaque structure, il y a une manière différente de gérer cette crise même si elle reste similaire dans les grandes lignes. En général, ce qui est dit ou montré dans les médias reflète la réalité du terrain.

Que pensez-vous de la lettre ouverte écrite par des étudiants en 3e année d’école d’infirmier demandant un salaire égal à celui des aide-soignants, de meilleures protections, etc ?

M : Il faut savoir que nous sommes pas tous dans ce cas là : nous, par exemple, sommes réquisitionnés par le CHR d’Orléans et on vient de nous faire un contrat en tant qu’aide-soignants. Je trouve cela normal car nous venons en tant que professionnel de santé et non en tant qu’étudiant. Il est donc normal d’avoir un salaire d’aide-soignant vue que nous exerçons cette tâche.

N : Je suis entièrement d’accord avec ce qui est revendiqué par ces étudiants. En stage, nous sommes déjà assez « exploités » pour ne pas à l’être dans des moments comme celui-ci. Nous faisons exactement le même travail que nos collègues diplômés, je ne vois donc pas pourquoi nous aurions un salaire différent. Avant d’être des étudiants en soins infirmiers, nous sommes des êtres vivants. Trente euros pour une semaine de 35h, je ne suis pas sûr que beaucoup de Français travailleraient dans ses conditions.

Avez-vous un message à faire passer à nos lecteurs ?

N : Pour travailler dans le domaine de la santé, il faut aimer ce que l’on fait, certains disent même que cela doit être une vocation. Les horaires ne sont pas faciles, on travaille les week-ends, le salaire est peu représentatif d’un bac +3 et on ne reçoit presque aucune reconnaissance. C’est épuisant physiquement, mentalement (dans certains services on côtoie la mort tous les jours), on n’a pas forcement le matériel adapté mais on fait avec. Malheureusement ce n’est qu’avec une tragédie comme celle-ci que certaines personnes prennent conscience de la détresse des soignants. J’ai peur que quand la crise sera passée, tout redevienne comme avant.

Propos recueillis par KEVIN CORBEL

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