Ronan Farrow, l’homme qui a fait tomber Harvey Weinstein

Dans son livre Les Faire Taire (Catch and Kill en version originale), le journaliste Ronan Farrow livre un récit édifiant des plusieurs années d’investigation qu’il a menées au sujet de Harvey Weinstein et des différents scandales d’agressions sexuelles dans le milieu du show-biz aux Etats-Unis. Lauréat du Prix Pulitzer pour ce travail colossal, il raconte comment les hommes puissants concernés par ces enquêtes se protègent entre eux, grâce à l’opacité du droit américain, du pouvoir de l’argent et des pressions psychologiques exercées sur les victimes.

« Je veux partir. Je veux retourner au rez-de-chaussée. » Nous sommes en mars 2015, dans le couloir du luxueux Tribeca Grand Hotel, à Manhattan. Ambra Gutierriez, mannequin italo-philippin, est conduite de force par Harvey Weinstein jusqu’à sa chambre d’hôtel. Malgré ses tentatives de fuite, elle est là, seule face au producteur alors apprécié – et redouté – de tous à Hollywood. Mais elle lui résiste. Sur le pas de la porte, alors qu’il se fait toujours plus insistant, elle lui demande pourquoi la veille il l’avait agressée sexuellement. Réponse de Weinstein : « Oh, s’il te plaît, je suis désolé. Mais entre. Je fais ça souvent. Allez, s’il te plaît.« 

Un don de 10 000 $ pour la campagne de réélection du procureur

« Je fais ça souvent. » Si ces propos, accablants pour Weinstein, ont pu être enregistrés, c’est grâce au courage de Gutierrez elle-même, qui avait piégé le producteur, avec l’aide de la police new-yorkaise. Après qu’il l’ait agressée une première fois, elle en avait averti les autorités. Le lendemain, équipée d’un micro, elle essaya de lui faire obtenir des aveux. Elle y parvint. « Félicitations, on a arrêté un monstre » lui dirent les agents de police après l’interpellation de Weinstein. Face au délit qu’il venait de commettre, Weinstein encourait au minimum quelques mois d’emprisonnement. Mais la procédure fut abandonnée du jour au lendemain, sur ordre du bureau du procureur de New York, Michael Vance. Pas de preuves irréfutables d’agression, selon lui. Pourtant, une dizaine de plaintes similaires concernant d’autres affaires d’attouchements, avec parfois moins d’éléments d’inculpation, avaient précédemment conduit à des arrestations, de manière systématique. « Dans la police, on murmura que le bureau du procureur avait agi de manière étrange » écrit Ronan Farrow. On apprit par la suite qu’un des principaux avocats de Weinstein, David Boies, avait fait un don – à titre personnel, certes – de 10 000 dollars à Vance, dans le cadre de sa campagne de réélection à son poste de procureur.

Témoigner, une épreuve et un combat

Pouvoir politique, médiatique et financier sont au cœur de l’enquête ébouriffante de Ronan Farrow. « L’imbroglio Gutierrez » comme il surnomme lui-même cette première affaire, constitue le parfait condensé des 400 pages d’enquête qu’il a menée entre 2017 et 2019. Un temps présentateur de sa propre émission sur MSNBC, Farrow s’oriente ensuite vers le journalisme d’investigation. Alors que les reportages à succès s’enchaînent, il décide de s’intéresser au monde d’Hollywood et à ses travers. Rapidement, plusieurs sources l’enjoignent à s’intéresser de plus près à Harvey Weinstein. A la tête de la société de production et de distribution de films Miramax, il est alors l’un des professionnels les plus reconnus dans son domaine. Multi-récompensé, à l’origine de films cultes (Pulp Fiction, Reservoirs Dogs, Sexe, mensonges et vidéo…), Weinstein a aussi pour réputation son caractère explosif et ses méthodes parfois musclées pour promouvoir ses films. Mais si son attitude impulsive était de notoriété publique, il n’avait jamais été publiquement question d’accusations de crimes ou de délits sexuels le concernant. Pourtant, nombreux étaient ceux à Hollywood qui étaient au courant des agissements de Weinstein.

En 2016, l’actrice Rose McGowan évoque dans un tweet pour la première fois son viol par une personnalité d’Hollywood, sans nommer expressément Weinstein. Alors que Farrow s’affaire donc, quelques mois plus tard, à trouver des témoignages pour son enquête sur les dessous de l’industrie du cinéma, il retombe sur ce post et contacte McGowan. Après plusieurs entrevues, l’actrice raconte comment, 20 ans auparavant, Weinstein l’a violée au festival de Sundance. Au fil des semaines, avec son collègue Rich McHugh, Farrow va tâcher de collecter d’autres témoignages qui corroborent avec les propos de McGowan. Si, au terme de son enquête, des dizaines de femmes ont fini par rapporter les agressions – à divers degrés – qu’elles avaient subi de Weinstein (Ambra Gutierrez, Rosana Arquette, Emma de Caunes, Asia Argento…), beaucoup d’entre elles ont longtemps hésité avant de parler. La faute d’abord à un traumatisme toujours présent, ainsi qu’à la peur de voir sa carrière discréditée en cas de prise de parole. Aussi, parce que ces victimes faisaient partie intégrante d’un système qui les contraignait au silence, sans aucune possibilité de recours légal devant les tribunaux.

La fortune et le droit, ou comment faire taire une victime

Harvey Weinstein a toujours bénéficié depuis le début de sa carrière d’une solide équipe juridique. Entouré d’avocats expérimentés, il échappa toujours à la révélation au grand public de ses agissements criminels. Le tout, à l’aide du droit américain et de ses pernicieuses « clauses de confidentialité. » Le plus souvent utilisées en droit des affaires dans le cadre du secret de la concurrence, celles-ci ont pourtant été exploitées par les équipes de Weinstein pour neutraliser la parole des victimes présumées du producteur. Mais aussi pour museler les propos des employés, souvent témoins de ses pratiques. Farrow explique ainsi qu’un accord de confidentialité pendant plusieurs années était préalablement intégré au contrat de travail de beaucoup de salariés de la société Miramax. La violation de cette clause aurait pour conséquence une amende de plusieurs centaines de milliers de dollars à verser à l’entreprise.

Malgré tout, deux employées du producteur ont saisi la justice britannique suite à plusieurs affaires d’agressions sexuelles. Zelda Perkins était l’une d’entre elles. Après avoir tout tenté pour pousser Weinstein devant les tribunaux, son échec la conduisit à accepter un accord financier avec le producteur. Celui-ci comprenait toutefois certaines clauses comme le suivi par Weinstein d’une psychothérapie pendant au moins trois ans ainsi que l’ajout d’une clause de licenciement « si un autre accord pour harcèlement sexuel était conclu au cours des deux années suivantes. » Or, ces clauses n’ont jamais été respectées par Weinstein. Malgré les nombreuses relances de Perkins à ce sujet, elle finira par quitter le milieu du cinéma et déménager en Amérique centrale. Son constat, des années plus tard, est amer : « L’argent et le pouvoir permettaient ces choses, et le système juridique les permettait. […] En fin de compte, si Harvey Weinstein a continué, c’est qu’on lui a permis et c’est notre faute. Et cette culture, nous en sommes responsables » confie-t-elle à Ronan Farrow.

Une culture de l’entre-soi au service du secret

« Harvey Weinstein est un ami. » Combien de fois Ronan Farrow a-t-il eu affaire à cette formulation durant son enquête ? « Je me demandais s’il existait quelqu’un qui n’était pas ami avec ce type » s’étonna le journaliste après avoir fait face une fois de plus, au réseau tentaculaire dont bénéficiait Weinstein. Il faut dire que dans le monde des médias, Weinstein disposait d’un carnet d’adresses impressionnant. Dans son livre, Farrow explique comment son enquête à plusieurs fois été interféré par l’ingérence du producteur dans son travail. Alors à NBC, qui devait diffuser un reportage télévisé qui révélerait l’affaire, son enquête est à plusieurs reprises interrompue par ses supérieurs, notamment Noah Oppenheim, un des responsables de NBC News. Weinstein appelle régulièrement au siège de la chaîne, s’assurant de l’avancée des investigations de Farrow. Pourtant prêt et maintes fois validé par l’équipe juridique de la chaîne, le reportage ne sera finalement jamais diffusé sur quelque antenne de NBC. « Est-ce que cette histoire est vraiment grave de toute façon ? » se questionne Oppenheim, qui encouragera même Farrow à présenter son enquête dans un autre média. « [Ça ferait] un incroyable article pour le New York Magazine.« 

« Est-ce que cette histoire est vraiment grave de toute façon ? »

Noah Oppenheim, responsable de NBC News

Finalement, c’est bien dans un magazine papier, le New Yorker, que l’enquête de Farrow sur Weinstein sera publiée. Quelques jours plus tôt, le New York Times avait déjà apporté quelques éléments sur les agissements de Weinstein. Mais l’article de Farrow, plus fouillé et documenté, sonnera véritablement le glas pour le producteur, qui se verra suite à cet épisode de nouveau accusé d’agression sexuelle ou de viol par de nombreuses autres femmes.

Une enquête qui ouvre la voie

Chacun connait ensuite l’onde de choc provoquée par cette enquête, aux répercussions internationales, à commencer par l’émergence du mouvement #MeToo. Partout sur la planète, des femmes dénoncent comment elles ont été victimes d’harcèlement, d’agression sexuelle ou de viol. Des scandales sexuels similaires dans le monde de la culture, des médias et du sport ont été révélés au grand jour. Accusé par deux femmes, Harvey Weinstein a été condamné début mars à 23 ans de prison pour « viol » et « agression sexuelle » par un tribunal new-yorkais. Il vient par ailleurs d’être inculpé il y a quelques jours dans une autre affaire.

Des ex-agents du Mossad employés pour surveiller les journalistes

De son côté, Ronan Farrow a par la suite continué à s’intéresser de près non seulement aux affaires d’agressions sexuelles à Hollywood, mais surtout à ce qui entretenait le silence des victimes. Il découvrira ainsi que les prédateurs sexuels comme Weinstein tentaient d’abord de museler toute prise de parole publique les concernant, en commençant par décourager la presse d’enquêter sur eux. Ce dernier avait ainsi eu recours à d’ex-agents du Mossad, les services secrets israéliens, chargés de prendre en filature Farrow durant sa précédente enquête ainsi qu’à l’intimider en lui proférant des menaces sur les réseaux sociaux. Les journalistes, tout comme les victimes, étaient fichés dans des dossiers compilant beaucoup d’informations personnelles (adresse, vie de famille…). Certains de ces agents n’hésitaient pas non plus à user de fausses identités pour leur soutirer des informations. C’est ainsi que Rose McGowan, l’une des premières actrices à avoir témoigné de son viol par Weinstein, se lia d’amitié avec une certaine Diana Filip, qui se présentait comme la présidente d’une fondation promouvant le droit des femmes. En réalité, il se cachait derrière ce profil Anna, une de ces agentes employées par la société mandatée par Weinstein.

Ronan Farrow montre comment le National Enquirer et son directeur Dylan Howard (à droite) a permis à Weinstein de discréditer les allégations à son encontre – Photomontage : The Daily Beast

Ce n’est pas tout : Farrow démontra aussi la manière dont certains organes de presse pouvaient manipuler l’opinion en faveur d’hommes puissants impliqués dans des affaires sexuelles. C’est encore une fois une pratique utilisée par Harvey Weinstein, par le biais du National Enquirer, un important tabloïd américain. Dylan Howard, son directeur et très proche soutien du producteur, chercha à plusieurs reprises à discréditer le travail de Farrow, tout comme d’autres journalistes enquêtant sur Weinstein avant lui. C’est en réalité un système tout entier qui se mettait au service des plus puissants, tant pour discréditer la révélation de telles affaires sexuelles que pour mener à bien un projet politique. Ronan Farrow démontre en effet très précisément dans son livre combien la connivence entre les responsables de American Media Incorporation – groupe de médias américain, notamment détenteur du National Enquirer – et Donald Trump ont permis au richissime hommes d’affaires de soigner son image à l’aube de l’élection présidentielle de 2016. Et au contraire de discréditer sa concurrente démocrate Hillary Clinton, à coups de fake news montées de toutes pièces.

Les Faire Taire : l’assourdissante fin du silence

Au-delà de la révélation des agressions sexuelles et des viols commis par Weinstein, Ronan Farrow dresse donc dans Les Faire Taire un terrible constat d’impuissance des victimes de ces abus face au pouvoir et l’argent dont bénéficient leurs agresseurs. Retranscrivant avec force le courage de ces femmes qui ont pris la parole pour s’élever contre Weinstein et ceux qui le défendaient, Ronan Farrow a également eu le courage de s’exposer à des menaces de plus en plus intimidantes pour mener à bien cette enquête et porter la parole de ces femmes jusqu’au grand public. Lui, fils de l’actrice Mia Farrow et du réalisateur Woody Allen, était depuis longtemps concerné par le thème des violences sexuelles. Effectivement, sa sœur Dylan avait accusé son père, Woody Allen, d’avoir abusé d’elle alors qu’elle n’avait que sept ans. Farrow n’hésite donc pas à faire référence à ce passé dans son livre, qui apporte une vision plus personnelle à l’enquête. Finalement, pour Dylan et pour les autres, il aura réussi. Réussi à faire entendre une parole, des paroles ; mais surtout réussi à ne pas laisser les prédateurs sexuels tel que Weinstein se conforter face à un silence contraint, animés par un seul objectif : Les Faire Taire.

THÉODORE AZOUZE

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