Le syndicalisme étudiant : quels enjeux après 70 ans d’existence ?

Avant le début du confinement, CUBE s’est intéressé au militantisme étudiant dans les universités. Voici donc un aperçu de l’histoire du syndicalisme étudiant et de son fonctionnement. L’UNEF est une base, mais semble désormais bien fragile aujourd’hui. Syndicalisme associatif et syndicalisme de lutte sont désormais des tendances émergentes.

L’étudiant est un jeune travailleur intellectuel.” C’est ce qui est écrit dans la Charte de Grenoble en 1946. L’UNEF qui n’était qu’une corporation, va par cette phrase, devenir un syndicat. Cela ne suffit plus de se battre pour la cause étudiante. Les syndiqués ont conscience qu’il y a un après professionnel. L’organisation va être attachée à l’accès à un enseignement gratuit et contre la spécialisation de l’enseignement. 

Dès la Guerre d’Algérie et Mai 68, le syndicat se divise. La majorité prend le parti de l’Algérie et de sa volonté d’indépendance. Cela ne plaît pas aux partisans corporatistes, qui quittent le syndicat. La corporation défend un seul groupe social et aucun autre. Elle ne se mêlera jamais à des enjeux extérieurs à ses revendications. A l’époque, cette minorité refuse d’ailleurs la définition de l’étudiant comme étant un “travailleur intellectuel.” Cette cassure va donner naissance à une organisation étudiante qui est aujourd’hui la plus représentée au CNOUS et au CNESER : la FAGE (Fédération des Associations Générales Étudiantes).

La grande particularité du monde étudiant dans les années 50-60, c’est qu’il est majoritairement masculin et bourgeois. A l’université dans les années 60, 42% des 215 000 étudiants sont des femmes. La politique leur reste tout de même difficilement accessible. “Il ne faut pas oublier qu’avant 1962, les femmes n’ont pas le droit d’ouvrir un compte bancaire sans l’accord de leur mari. Elles n’ont pas le droit d’avorter.” rappelle Nicolas Brusadelli, enseignant-chercheur au CURAPP à Amiens.

Manifestation étudiante le 2 Février 2020, à Lille. ©Matteo URRU

Ce schéma patriarcal s’est appliqué (entre autres) à l’UNEF. Les militants de l’UNEF – même dans les années 70 – étaient essentiellement des hommes. La présidence restera masculine jusqu’en… 2016. Si l’on ne compte pas les postes de 1994 et 1997 à l’UNEF-SE. L’UNEF-SE qui créera SUD-Étudiant en 1996, aujourd’hui Solidaires Étudiant.e.s., lié à la nouvelle FSE.

En 2017 dans Le Monde, 83 ex-adhérentes de l’UNEF dénoncent une présidence « viriliste ». Un héritage du passé… Elles écrivent : 

“Au quotidien, la mentalité viriliste écrasait les valeurs progressistes que nous défendions, à travers notamment une expression exacerbée de la domination physique et sexuelle.”

“Le fonctionnement pyramidal extrêmement hiérarchisé avec ascension par cooptation, ainsi que la dépendance sociale et l’isolement socio-économique de certaines femmes pour la première fois indépendantes favorisaient les mécanismes d’emprise”

83 ex-adhérentes à l’UNEF

Ce scandale tombe au plus mauvais moment pour l’UNEF. Le mouvement #MeToo et l’explosion du PS ne les aide pas. « L’UNEF est en perte de vitesse » confirme Julie Le Mazier, sociologue et chercheuse au CESSP à Paris 1. La présidence a réalisé une “purge” dans sa hiérarchie, dans ses bureaux locaux. Mais ce n’est pas la seule organisation à blâmer. Le MJS (Mouvement des Jeunesses Socialistes) a aussi été concerné par des affaires d’harcèlement sexuel en 2014, dévoilé en 2017. L’UNEF a ensuite connu la scission de 84 représentants en mai 2019. Marianne estime qu’entre 15 et 35% des adhérents ont quitté le syndicat.

Vers une alternance de lutte ?

En juin 2019, la Fédération Syndicale des Etudiants, réalise son congrès fondateur à Bordeaux. Les personnes présentent sont majoritairement des ex-UNEF. La FSE, associée à Etudiants Solidair.e.s, se revendique comme étant un syndicat de lutte, beaucoup plus progressiste que la tendance nationale de l’UNEF. Pour l’instant, elle n’a pas les prétentions de la NPA (Nouveau Parti Anarchiste) ou des Jeunes Insoumis.e.s. ou Communistes par exemple. Ces derniers groupes, sont des organisations politique qui ont la capacité de créer des listes électorales. Le NPA a par exemple été candidat pour les municipales à Lille. En plus, la relation Solidair.e.s/FSE est un peu compliquée. « La FSE reproche à Solidair.e.s Etudiants d’être trop souple dans son fonctionnement interne. Et inversement, Solidaire.e.s Etudiant, reproche à la FSE d’être trop rigide. » explique J. Le Mazier.

Manifestation étudiante le 2 février 2020, à Lille. Ici, le cortège s’était rassemblé en face du CROUS. ©Matteo URRU

Mais cette grande diversité de syndicats à gauche perd les étudiants un minimum intéressé. “Plus on crée d’organisations, plus c’est difficile de réunifier les syndicats” ajoute J. Le Mazier. D’où les difficultés de l’UNEF et de Solidair.e.s/FSE. La FAGE est une fédération censée se démarquer de tous les idéaux. Elle s’impose dans les universités à travers des valeurs simples : engagement citoyen, apolitisme et rejet des mouvements sociaux qui ne concernent pas l’université. Mais en ne se disant ni de droite, ni de gauche et non-contestataire, leur apolitisme est contestable. “Il y a une similitude entre le positionnement de la FAGE et celui d’En Marche.

Manifestation étudiante le 2 février 2020, à Lille. Ici, le cortège s’était rassemblé en face du CROUS. ©Matteo URRU

Il y a des élections pour le CNOUS et le CNERS tous les ans. Les universités préfèrent voir siéger les « Inter’Asso » lié à la FAGE, que des militants de la FSE. D’ailleurs, peu de personnes savent qu’en votant “Inter’Asso”, on vote pour la FAGE. Cette dernière détient depuis les dernières élections 5 des 8 sièges du CNOUS. Elle est devenue le premier interlocuteur du gouvernement. La FAGE reçoit ainsi plus de financements des mairies, des universités et même des offres de services civiques. “Un syndicat étudiant n’aura jamais de service civique, parce qu’on va lui dire qu’il est trop politique” remarque N. Brusadelli.

Cette dominance de la FAGE amplifie l’inertie parmi les étudiants, qui sont déjà de moins en moins sensibles aux enjeux politiques et sociaux. Le syndicalisme – pas seulement étudiant – mobilise moins et n’a pas la même unité qu’il y a 20-40 ans. Mais malgré le petit nombre de syndiqués dans les universités, la petite troupe ne lâche pas le morceau et donne tout ce qu’elle a pour sensibiliser et mobiliser.

Dans un second épisode, CUBE ira au contact des militants de ces structures étudiantes pour en savoir plus sur leur engagement au quotidien.

MATTEO URRU

2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Quentin dit :

    Oh, on connaît des camarades sur ces photos ! Très bon article, merci pour cette analyse

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    1. Matteo Urru dit :

      Merci beaucoup !

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