L’école à la maison : les inégalités scolaires du confinement

Depuis le 16 mars 2020, les crèches, écoles, collèges, lycées et universités sont fermés. Malgré les discours réconfortants d’Emmanuel Macron et de Jean-Michel Blanquer, les inégalités à l’école sont mises en évidence, le danger étant le décrochage scolaire. 

Non, ce n’est pas encore les vacances d’été. Chez eux, les professeurs sont en télé-travail. Tous les mercredis, à 15h30 précises, l’ordinateur de Béatrice est allumé. C’est un conseil des maîtres hebdomadaire 2.0 qui s’est mis en place depuis le début du confinement. Située dans un réseau d’éducation prioritaire (REP+) dans le quartier de Planoise à Besançon (Doubs), l’école élémentaire tente de s’organiser tant bien que mal. D’abord, il fallut faire la course aux contacts, trouver les bons numéros de téléphone et les bonnes adresses électroniques. Contacter les élèves s’est avéré difficile et certains messages sont restés sans réponse. 

Trois à quatre fois par semaine, parfois plus selon les élèves, l’enseignante s’assure par mail, SMS ou téléphone que les quelques 4 élèves sur 12 de sa classe d’ULIS (unité localisée pour l’insertion scolaire) qui répondent de façon régulière ont bien compris les exercices envoyés. « J’ai passé les 4 premières semaines du confinement à contacter, ou plutôt à harceler, ceux qui ne me répondaient pas par tous les moyens mis à ma disposition, » déplore-t-elle. « Certains ne m’ont toujours pas renvoyé de travail mais j’ai eu une réponse de la part de tout le monde ».

Plus que jamais, les inégalités scolaires sont mises en exergue, et sont peut-être même accentuées, au travers de ces « cours » à distance imposés par la crise sanitaire actuelle. 

Il y a celles que l’on connait déjà. En France, même si l’on observe une massification de l’école depuis l’après-guerre, les inégalités demeurent : selon le ministère de l’Education nationale, il y avait 2,9 fois plus d’enfants de cadres que d’enfants d’ouvriers dans l’enseignement secondaire en 2017-2018. S’il y a bien quelque chose que j’ai retenu de mes cours de Sociologie de Terminale, c’est que les inégalités sont cumulatives. Ainsi, déterminées par des inégalités sociales préexistantes (notamment de revenus, de chômage, de précarité en emploi, de niveau de diplôme et de compétences, de vivre dans une famille monoparentale ou nombreuse, de conditions de logement), les inégalités à l’école ne cessent de s’aggraver depuis près de 10 ans dans l’Hexagone, d’après l’OCDE. 

« Il y avait 2,9 fois plus d’enfants de cadres que d’enfants d’ouvriers dans l’enseignement secondaire en 2017-2018. »

De fait, l’origine sociale de l’élève a une influence sur ses résultats scolaires alors même que le diplôme reste le principal moyen d’accéder à l’emploi en France.  Si les programmes sont en théorie les mêmes pour tous, les élèves ne sont pas égaux face aux enseignements qui leur sont dispensés et la réussite scolaire dépend de l’interaction entre les deux instances de socialisation que sont l’école et la famille. Là, deux visions s’affrontent : quand Pierre Bourdieu affirme que l’école reproduit et légitime les inégalités sociales en accentuant le déficit en « capital culturel » des élèves issus de milieux défavorisés, Raymond Boudon soutient que ce sont les « choix stratégiques » qui diffèrent d’un groupe social à un autre en matière d’éducation. Mais les deux sociologues français sont bel et bien d’accord sur un point : l’origine sociale a impact sur la scolarité.

De la même façon, les inégalités scolaires entrainent des inégalités sociales. A Planoise, le taux d’emploi (42,9 %) est le plus faible de la ville alors que celui du chômage est le plus élevé (30,8 %), avec une forte proportion de chômeurs longue durée. Les revenus sont plus précaires que la moyenne bisontine : dans 7 des 10 Iris qui composent le quartier, la part des ménages vivant sous le seuil de pauvreté varie entre 27,1 % et 56,2 % (1), soit 3 fois plus que le reste de la ville.

« La plupart a accès à Internet mais cette connexion se fait souvent au travers d’un smartphone. »

Et puis il y a les inégalités que l’on soupçonne moins à l’ère du numérique. Si Jean-Michel Blanquer, actuel ministre de l’Education nationale, assure une continuité pédagogique en ligne par les professeurs, le suivi de ces cours par les élèves est plus compliqué à mettre en place, sans que cela ne soit nécessairement intentionnel. Certes, en 2020, les inégalités face à l’accès au numérique sont avant tout générationnelles mais la façon dont se fait cet accès reste inégale selon les groupes sociaux. Aujourd’hui, près de 7 millions de Français sont touchés par ce qu’on appelle l’« illettrisme numérique » et souffrent d’une certaine incompétence face aux outils numériques. Un tiers d’entre eux ne possèdent pas d’adresse mail ou de comptes sur les réseaux sociaux numériques.  « La plupart a accès accès à Internet mais cette connexion se fait souvent au travers d’un smartphone. Les parents réécrivent les exercices sur une feuille et me renvoient les photos. Je les imprime, les corrige à la main, puis je renvoie cette correction en photos. C’est assez compliqué mais certains parents veulent bien faire et veulent aider leurs enfants, alors j’essaie d’adapter le travail », explique Béatrice.

« L’objectif n’est pas de faire classe mais de maintenir un lien avec les élèves et de s’assurer qu’ils vont bien. »

En période de COVID-19, cela se vérifie : les chances de suivre un cours à distance diffèrent d’une famille à l’autre. Pour Béatrice, le défi est multiple : il faut s’adapter au niveau de l’élève, à la barrière de la langue à laquelle font face certaines familles et au support sur lequel les élèves travaillent. Il ne s’agit pas de voir des nouvelles notions mais d’entretenir celles qui ont déjà été abordées. « L’objectif n’est pas de faire classe mais de maintenir un lien avec les élèves et de s’assurer qu’ils vont bien. J’ai de la chance, ma classe ne compte que 12 élèves mais certains de mes collègues passent leur journée au téléphone à s’assurer que travail est bien compris et font parfois du cas par cas en visioconférence. Chacun a à coeur de restreindre la fracture qui se creuse, là où la culture scolaire est souvent éloignée de celle qui est établie socialement ».

(1) :  Chiffres issus de la synthèse de quartier menée par l’Agence urbanisme Besançon centre Franche-Comté en Avril 2017.

MARGOT COUTERET

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