L’ITW musicale : Le voyage « altistique » de Benjamin ROTA (2/2)

Photo : Annie Ethier Québec

Pour les plus fervents de musique, CUBE s’est entretenu une nouvelle fois avec Benjamin ROTA autour d’une réflexion des plus musicales. L’altiste a pris le temps de répondre à nos questions, et ce pour notre plus grand plaisir.

CUBE : Pour toi, que représente la musique ?

La musique remplie ma vie depuis le début. J’ai appris avec le temps que c’est un vecteur social phénoménal et unitaire dans le domaine des relations humaines. C’est aussi une échappatoire pour supporter les vérités de ce monde implacable. La musique est comme un ange gardien pour moi. Lorsque j’ai un vers d’oreille (musique insistante dans ma tête), c’est un reflet de mon état d’esprit du moment. Un curseur qui me dit comment je me sens à l’instant T. De manière plus prosaïque, la musique qu’elle soit classique ou pop ou autre (il y a tellement de genres dits « musicaux » qu’il m’est impossible de pouvoir tous les citer ne serait-ce qu’en occident) est un vecteur de rassemblement général. La musique servait dans des temps immémoriaux à rassembler les troupes pour aller en guerre. Les fantassins montaient à dos de bêtes et étaient scandés des rythmes sur de gros tambours pour marquer le pas. Idem pour les galériens en bateau qui scandaient les rythmes à soutenir pour que les esclaves rament plus ou moins vite dans ces moments.

En tant que pédagogue, j’ai aussi remarqué que la musique et son enseignement peuvent être un facteur unissant les pensées de différents groupes de personnes. C’est en enseignant ma passion que j’ai compris que la musique et l’art savamment enseignés pouvaient amener des groupes de personnes à tomber d’accord alors que ces catégories de personnes ne pourraient s’entendre dans la vie dite normale. C’est à ce moment là que j’ai compris que la musique, dans son ensemble, et pas que la musique auditive, mais aussi son Histoire et son contexte, pouvait réunir. Bien sûr, il y a aussi le concert. Ce moment magique où l’interprète restitue le travail et la passion de la scène pour raconter une histoire en musique et faire vivre les notes qui sont éternellement coincées dans le papier pour leur donner forme. Le concert classique sous toutes ces formes (orchestrale, musique de chambre ou en récital) est la messe des mélomanes. Et des néophytes. Je conçois le concert comme un échange d’énergie, qui se combine au charisme de l’interprète. À peine vois-tu un musicien arriver sur scène que tu sais déjà comment le saltimbanque va tenir en haleine son auditoire. Sociologie passionnante qu’est celle du musicien de scène.

Une seule phrase du grand philosophe et artiste Nietzsche pour résumer ma pensée : « L’Art nous est donné pour nous empêcher de mourir de la vérité.» 

CUBE : Certaines personnes se sentent illégitimes quant à la pratique d’un instrument, qu’aurais-tu à leur dire ?

La société veut que chacun ait son quart d’heure de gloire. Je suis aussi prisonnier de ces pensées qui me font souvent me dire « mais pourquoi je n’y arrive pas ». Puis je prends du recul et je comprends que la musique peut nous mener à bien des endroits que l’on n’imagine pas. Pratiquer un instrument pour son plaisir et pour « muscler » son cerveau me paraît être une chose juste et très noble. Ici la légitimité est bonne car cette démarche est faite dans le but de s’améliorer soi-même et de se dépasser. (Je parle ici dans la pratique instrumentale pour les débutants ados et adultes). Ou alors il y a la pratique instrumentale faite sous le joug des parents (ici je parle pour les enfants). Alors la pratique devient illégitime car c’est la frustration des parents qui est mise en branle par le biais de la pratique instrumentale de l’enfant. Et cet enfant va développer ce symptôme de victime expiatoire de la volonté frustrée de ses parents de ne pas avoir été virtuoses eux-mêmes.

La légitimité est intrinsèque à la volonté de développement du don de soi. Et ce, uniquement par le biais de connaître les besoins de chacun.

CUBE : Selon toi, la musique est-elle amenée à se renouveler sans cesse ?

Bien sûr ! Là où je vis, c’est l’une des capitales mondiales de l’art contemporain. Tout comme New York et Paris. Le renouvellement de la musique se fait constamment avec des artistes qui savent écouter leur passion et leur centre d’intérêt. Rien qu’avec les compositeurs de musiques de films, ce renouvellement est prégnant depuis plus de trente années. Chaque scène de film appelle à une refonte de la pensée musicale. John Williams écrit des musiques qui sont néo-romantiques  et d’un lyrisme (chant) à la limite de la nausée. Alors que James Horner (Titanic ou Avatar) est beaucoup plus proche des effets orchestraux écrits par un néophyte en théorie de la musique. Mais ça fait un effet extraordinaire au niveau des couleurs musicales et orchestrales. La redécouverte des instruments folkloriques comme le duduk arménien (mis au goût du jour avec le film  Gladiator ) est une chose qui oblige les compositeurs à repenser la musique car l’échelle musicale au niveau des tempéraments est totalement différente de ce que l’on apprend en occident en solfège.

La plupart des musiques se prévalent et aucune n’est au dessus des autres. En musique classique c’est un peu pareil. La création musicale et contemporaine peut se faire sur des instrumentariums de l’époque de Mozart ou Beethoven. C’est ce qui s’appelle l’interprétation éclairée. C’est se poser la question de comment se jouait la musique classique à une époque où aucun humain vivant de nos jours n’est jamais allé. Personne ne sait comment l’on jouait la musique de Vivaldi à son époque. Seuls les écrits musicologiques et organologiques (l’étude des instruments, et les traités harmoniques des époques passées) nous permettent de suggérer des manières de jouer sur des cordes en boyaux et des instruments qui n’avaient pas la facture architecturale de nos instruments modernes. Ainsi, une nouvelle pensée et un renouvellement de la musique classique se font depuis quasiment trente ans.

Le renouvellement est éternel à l’échelle humaine. Et tout se fait par cycle générationnel. On est en train de vivre cette transition.

CUBE : On parle de romantisme, d’époque baroque et classicisme… est-ce que la composition d’œuvre serait inconsciemment soumise à une forme de tendance d’époque ?

Bien sûr que oui ! Et cette manière inconsciente est théorisée et pratiquée par les plus grands maîtres du passé ! À la période baroque avec le fringuant prêtre roux italien Antonio Vivaldi. Il a donné naissance au fameux concerto en trois mouvements (rapide-lent-rapide) qui est devenu un fer de lance dans la période romantique là où les sentiments nationaux se sont réveillés avec le printemps des peuples en 1840. Alors que Vivaldi vivait entre les XVII et XVIIIièmes siècles ! Puis Mozart avec son génie, a recadré tout ceci en s’appropriant une forme bien connue et hyper en vogue à son époque : la forme sonate. Un premier thème était exposé et faisait face à un autre thème complètement opposé au premier. Cela reprend les notions de complémentarité dans la différence.

Le Yin et le Yang. Notion spirituelle aussi vieille que notre humanité qui n’a que six milles années.

CUBE : La barrière de la langue nous empêche souvent de nous rassembler avec des étrangers. La musique pourrait-elle permettre de rassembler toutes les cultures du monde selon toi ?

Non même si de grandes démonstrations ont été faites par le passé ou sont encore en cours. Je pense notamment au Western Divan Orchestra qui réunit des musiciens israéliens et palestiniens pour jouer de la musique. Cette initiative insufflée par le grand musicien israélo-argentin Daniel Barenboim est fantastique. Dans ce cas, la musique réunit et unit deux peuples qui ont tout pour se faire la guerre et se détester depuis des générations. L’Art réunit certaines personnes le temps d’une interprétation et après tout le monde retourne chez soi pour reprendre sa vie normale. La musique reste la panacée d’une élite intellectuelle. Seuls les initiés en connaissent les secrets et peuvent la décrypter sans trop se tromper. Par contre, il n’est pas nécessaire d’avoir cette connaissance pour savoir l’apprécier.

La richesse est dans la différence et c’est à ceci que je me tiens, car une musique d’Afrique venant d’un peuple autochtone est à égale mesure de la musique classique dite savante.

Propos recueillis par CASSANDRA TEMPESTA

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