Les Engagés : entretien-bilan d’un mouvement devenu national

Un café face à la mairie de Bordeaux en 2017. Dorothée Delavelle, Augustin Baconnet et Grégoire Cazcarra, trois lycéens, s’y retrouvent comme souvent avec quelques copains. Mais cette fois, au lendemain du second tour des élections législatives, ce café signe le début des « Engagés », un mouvement apartisan à destination de la jeunesse. 3 ans plus tard, les trois co-fondateurs ont accepté de répondre à nos questions. On leur a demandé ce qui a marché, ce qui n’était pas prévu ; comment cela a évolué, et surtout ce qu’ils en ont retenu. Retour sur 3 ans d’une aventure associative devenue nationale.

Merci d’avoir accepté cet entretien. Pour commencer, pouvez-vous vous présenter ?

Grégoire Cazcarra : J’ai 20 ans, je suis originaire de Sanguinet dans les Landes et de Bordeaux en Gironde, et je suis étudiant à Sciences Po Paris et à la Sorbonne. J’ai fondé et préside le mouvement Les Engagés.

Augustin Baconnet : J’ai 19 ans. Bien que bordelais d’origine, je suis actuellement étudiant en droit dans une université parisienne, à Assas. Depuis plus d’un an, je suis le coordinateur des Engagés Paris.

Dorothée Delavelle : 20 ans moi aussi, et je suis également bordelaise. Je suis toutefois partie faire mes études à Lille, où j’y ai créé une antenne des Engagés.

Au cours d’un vote le 25 mars 2018, les « Jeunes en Mouvement » deviennent « Les Engagés » (source: page Facebook)

Vous avez fondé le mouvement tous les 3 il y a 3 ans à Bordeaux. Comment cette idée vous est-elle venue, pourquoi prendre cette voie associative si jeunes, lorsque vous étiez lycéens ? Y-a-t-il eu un élément, un évènement déclencheur ?

GC : Depuis toujours, la politique me passionne. Mais au lycée, en regardant mes amis et camarades autour de moi, je constatais le lien rompu entre les citoyens, en particulier les plus jeunes, avec la classe politique. J’en parlais beaucoup à l’époque avec Dorothée qui était dans ma classe. Le soir du deuxième tour des élections législatives, en voyant les records spectaculaires d’abstention, j’ai appelé en FaceTime vers deux heures du matin Augustin et Dorothée et je leur ai dit : « il faut qu’on fasse quelque chose, maintenant ». Le lendemain, nous nous sommes retrouvés à quelques uns dans un café en face de la mairie de Bordeaux. Ce jour-là, les Jeunes en Mouvement, plus tard rebaptisés Les Engagés, sont nés.

DD : Créer un mouvement alors que nous n’étions pas encore étudiants fut en tout cas une sacrée aventure. Nous n’avions qu’un objectif, chevillé au corps : comment parvenir à intéresser notre génération à la politique ? Pour nous, il était important de parvenir à faire voir la politique au- delà du « tous pourris » qu’on entend trop souvent.

AB : À 15 ans, suite aux attentats du 13 novembre 2015, j’ai fait le choix de m’engager dans un parti politique. J’étais plein de convictions et j’avais le désir de me rendre utile. Cette première expérience « politique » m’a un peu déçu. Plus tard, au fil de mes discussions avec Grégoire, mon meilleur ami, je fus peu à peu convaincu par ses propos. Nous n’avions que 15 ans et il me parlait déjà pendant des heures de son envie de construire une autre forme d’engagement, de renverser la table. Alors, quand deux ans plus tard Les Engagés sont nés, on a décidé de la renverser ensemble !

Le mouvement compte maintenant plusieurs antennes en France, notamment à Lille, Paris ou encore Nancy. Les antennes évoluent-elles dans une direction commune, ou chacune d’entre elles agit-elle selon la volonté de leurs membres respectifs ?

DD : La richesse d’un mouvement comme le nôtre est son adaptabilité. Bien sûr toutes nos antennes ont une base commune, une même passion pour le partage d’idées. Mais chacune est libre de mettre en place des actions qui lui sont propres, avec des partenaires locaux par exemple, ou d’imaginer de nouveaux formats.

Débat autour de la télé-réalité et du harcèlement le 24 octobre 2019 à Lille (source : Instagram)

GC : Dorothée a bien résumé : les antennes régionales ont des valeurs communes mais des méthodes et approches propres à chaque contexte local. L’équipe nationale, que nous allons réorganiser l’an prochain pour la rendre plus efficiente, est aussi là pour accompagner les différentes antennes dans leur développement.

« Les Engagés », si on l’appréhende en chiffres en 2020, c’est plusieurs centaines de membres, des antennes un peu partout en France, des centaines d’évènements organisés (source : HelloAsso)... Vous attendiez-vous à un tel succès ? À quelle vitesse tout cela s’est-il développé ?

GC : Nous n’avons jamais fais la « course » aux antennes. J’ai toujours préféré bâtir des antennes solides et réellement ancrées sur le terrain, plutôt que de placer des points sur la carte juste pour faire joli. Privilégier la qualité à la quantité ! Or, parlons-nous franchement, la réalité de beaucoup de structures, c’est souvent une activité pilotée depuis Paris et, ailleurs en France, des antennes artificielles et inactives. Exactement ce que nous avons fait en sorte d’éviter.

DD : D’ailleurs, pour rebondir sur ce que dit Grégoire, le mouvement n’est pas parisien mais bien bordelais à l’origine. En 2017, au tout début, l’ensemble du noyau dur vivait à Bordeaux. Le développement d’antennes par-delà les frontières bordelaises n’a commencé qu’après plus d’une année d’existence. Progressivement, grâce au succès de nos évènements, le bouche à oreilles a très bien fonctionné et nous a permis de gagner en notoriété partout en France.

AB : En plus du bouche à oreille, nous avons aussi beaucoup mis l’accent sur les réseaux sociaux, et en priorité Instagram, où nous sommes suivis par plus de 3000 internautes.

Cela fait aujourd’hui 3 ans que vous pilotez cette aventure associative, que vous organisez des évènements ou gérez un antenne locale… 3 ans, c’est à la fois peu, et assez pour prendre de la distance et entamer un bilan de ce bout de chemin parcouru.

Au quotidien, est-ce que cela nécessite beaucoup d’investissement personnel de gérer un mouvement citoyen comme le vôtre ?

AB : Il y a trois ans, avec Grégoire et Dorothée, nous avions tout à construire. Un site Internet, des statuts, une réputation, une équipe. Aujourd’hui cette étape est derrière nous. Les Engagés sont plutôt bien connus des médias, des élus, des acteurs associatifs et de la vie publique. Demain, nous devrons aller encore plus loin pour relever de nouveaux défis et accélérer notre développement. Pour cela, il n’y a pas de solution miracle ; nous allons continuer à travailler dur et collectivement.

Grégoire : Cela demande forcément beaucoup de temps et d’énergie. Mais le jeu en vaut la chandelle. Les rencontres et expériences que Les Engagés permettent de vivre valent bien quelques nuits blanches !

Est-ce qu’il y a des aspects de l’engagement associatif ( administratif, financier…) dont vous n’aviez pas nécessairement envisagé l’ampleur au moment de la création des « Engagés » ?

DD : Le temps ! Gérer une association ça prend du temps ! Et puis, une association doit nécessairement avoir un minimum de budget pour fonctionner. Voilà pourquoi nous avons réalisé il y a quelques mois une levée de fonds.

AB : Un problème récurrent, c’est celui des difficultés rencontrées avec l’administration des universités où nous aimerions nous implanter. Certaines universités mettent délibérément des bâtons dans les roues aux jeunes qui souhaitent entreprendre. Cela nous contraint à multiplier les allers-retours entre les différents bureaux des membres du personnel administratif. Autant vous dire qu’il faut parfois beaucoup de bonne volonté pour obtenir gain de cause…

Le mouvement doit nécessairement s’adapter à l’actualité politique et/ou nationale, au calendrier des campagnes, mais aussi aux évènements « non prévus »… Qu’est-ce qui a pu être mis en place pour s’adapter à ces périodes exceptionnelles, notamment au cours de la période du confinement que nous avons vécu ?

DD : Le spectre des « sujets » potentiels de débats est extrêmement large : sujets politiques, économiques, sociétaux, diplomatiques ou même philosophiques… Cette grande latitude nous permet d’être hyper réactifs aux mouvements de la société.

AB : Chaque année, nous nous efforçons de suivre le calendrier politique pour permettre la réalisation d’évènements en lien avec l’actualité. Cette année, nous sommes par exemple heureux d’avoir pu convier à nos débats, conférences ou after-works des candidats aux élections municipales de 2020 dans plusieurs de nos antennes. Pendant le confinement, nous avons organisé des débats en « Live » sur notre compte Instagram, qui ont généré une forte audience. Surtout, nous avons mis en place partout en France des débats en ligne, via des réunions vidéos sur Messenger ou Zoom, qui ont eux aussi connu un beau succès.

Grégoire Cazcarra, président des Engagés, en » live » Instagram avec Gaspard Gantzer pendant le confinement (source : Instagram)

GC : Ces débats en ligne ont d’ailleurs permis à nos membres issus de différentes villes, donc séparés géographiquement, de se rencontrer, et in fine de renforcer entre elles les antennes qui composent le mouvement.

Avez-vous des regrets, des projets qui n’ont pas pu voir le jour où qui se sont moins bien passés que prévu ?

DD : Une difficulté dans un mouvement comme le nôtre est de réussir à relever en permanence le défi de la mobilisation, à attirer de nombreux participants à chaque fois. Il faut savoir rebondir après un événement qui n’a pas fonctionné, ce qui arrive bien sûr parfois. Mais grâce à ça, on en apprend beaucoup. Quand il y a un échec, on en identifie les causes et on trouve toujours des solutions.

AB : Je regrette de ne pas avoir réussi à mettre en place un campus annuel, qui réunirait l’ensemble des équipes des antennes et sections universitaires. Mais pour ne rien vous cacher, avec Grégoire, c’est une idée qui nous trotte dans la tête depuis bien longtemps.

Grégoire : À titre personnel, mon plus grand regret pour l’instant, c’est de ne pas avoir réussi à me rendre physiquement dans l’ensemble de nos antennes. Maintenant que je suis rentré de mon année d’échange au Canada, c’est mon objectif pour l’an prochain !

Au contraire, quel est selon vous le plus gros succès de ces 3 ans ? Le moment, l’évènement qui a donné sens, pour vous, à tout ce projet ?

AB : Les deux premières éditions des « Paroles Engagées », qui visent à donner la parole à de jeunes acteurs du monde associatif, entrepreneurial ou politique, à l’Assemblée Nationale puis au Sénat, m’ont profondément marqué. Plus légèrement, l’afterwork que nous avons organisé cette année avec l’humoriste Guillaume Meurice reste un superbe souvenir !

GC : Si je ne devais en retenir qu’un, ce serait peut-être la conférence que nous avions organisé sur la place des femmes en politique à Sciences Po Paris. Au-delà de l’adrénaline de prendre la parole derrière le pupitre de Boutmy, l’amphithéâtre mythique de l’école, cet évènement a fait date dans la vie des Engagés. En rassemblant quatre grandes femmes politiques de bords opposés, nous avons imposé ce soir-là l’ADN du mouvement : débattre par-delà les clivages partisans.

DD : Trop difficile de n’en retenir qu’un seul ! Mais, plus largement, Les Engagés sont une vraie source de joie lorsqu’à la fin d’un débat – ou de n’importe quel événement – une personne pas forcément intéressée par la politique nous dit « merci, j’ai passé un bon moment, j’ai appris plein de choses et je reviendrai la prochaine fois ». C’est satisfaisant et motivant de voir qu’en fait, ce qu’on fait… ça marche !

Les Engagés lors de leur première invitation au Sénat le 11 avril 2019 (source : Instagram)

Le mouvement des Engagés a eu, dès sa création, l’ambition de réconcilier les jeunes avec la politique. Diriez-vous aujourd’hui que la mission est accomplie ?

DD : La mission est grande ! Mais à notre niveau, nous cherchons à la réaliser grâce à la variété des profils de nos participants et en cherchant constamment à susciter le débat, dans un climat de respect et d’écoute.

GC : Nous n’avons jamais eu l’ambition d’inverser la donne seuls. Pour autant à notre échelle, qui est modeste, je suis fier que nous ayons pu sensibiliser de nombreux jeunes. Mais c’est un combat qui ne fait que commencer.

Si vous deviez tirer les leçons de cette expérience associative, qu’est-ce que « Les Engagés » vous ont appris sur vous-même ?

DD : Vaste question ! Grâce aux Engagés j’ai pu développer mon sens de l’écoute et mon esprit critique, mais aussi me rendre dans des lieux – institutionnels notamment – qui quelques années auparavant me seraient parus inaccessibles.

AB : De mon côté, j’ai appris à devenir plus polyvalent et nuancé dans mes propos. J’essaye d’être aussi bon communiquant que manageur d’une équipe, qui rappelons le, agit de façon bénévole.

Grégoire : J.Chirac disait « un chef, c’est fait pour cheffer ». Avec Les Engagés, j’ai compris qu’être « un chef », c’est d’abord être capable d’écouter, de consulter en permanence, de gérer les égos et surtout de déléguer. Plus le temps passe, plus je me met en retrait pour laisser d’autres potentiels s’exprimer et préparer la suite.

En parlant de la suite, comment imaginez-vous l’avenir ? Si on refait le point dans 3 ans, comment pensez-vous que le mouvement aura évolué ?

GC : L’aventure a déjà amplement dépassé nos espérances les plus folles ! J’ignore jusqu’où elle nous portera. L’été va nous permettre de réfléchir activement à la suite.

AB : Grégoire et Dorothée ne me contrediront pas quand je dis que nous ne devons nous fixer aucune limite. Rien n’est impossible !

DD : Entièrement d’accord. Au passage, j’en profite pour adresser un immense merci à toutes celles et tous ceux qui contribuent à la vie de notre mouvement depuis maintenant trois belles années !

Propos recueillis par EMMA CHALLAT

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