Un soir avec les colleureuses, coller pour exister dans la rue

A l’occasion d’une session du collectif de collages féministes intersectionnels de Lille, Cube a passé la soirée à observer celles.eux qui transforment les rues avec leurs messages. Grandes lettres noires sur feuilles A4, un outil de lutte contre toutes les formes de discriminations mais également un moyen de reconquête de l’espace public.


« Connaissez-vous la différence entre les idées de Marguerite Stern et la philosophie de notre collectif ? », cette question pose le décor de ma première discussion avec les colleureuses de Lille, via leur compte Instagram. Novice en la matière, il m’a fallu procéder à quelques recherches.

Le collage, qu’est-ce que c’est ?

Marguerite Stern, ancienne Femen, est considérée comme l’instigatrice du mouvement des collages féministes au début de l’année 2019. La simplicité du mode d’action, la hausse du nombre de féminicides en France et la médiatisation du sujet, entraînent rapidement le développement de cette nouvelle forme de militantisme. Très vite, de nombreux collectifs essaiment dans les grandes villes françaises et se mettent à dénoncer toutes les formes de discriminations. Les slogans sur les murs affirment un soutien inclusif, intersectionnel, et distancient le mouvement de sa créatrice aux prises de positions polémiques, notamment contre la place du militantisme trans dans le mouvement des collages et au sein du féminisme.

Après avoir prouvé mes toutes nouvelles connaissances en féminisme intersectionnel, je retrouve, un soir d’octobre, des colleurs et colleuses (colleureuses en terme inclusif) du collectif lillois. Assis.e.s par terre dans un appartement, iels peignent les grandes lettres noires qui seront collées le soir. L’occasion de poser des questions autour de l’organisation du mouvement à Lille, créé à la fin de l’été 2019. Un colleur me répond : « Je suis là depuis un an et j’ai remarqué que, même si certain.e.s ont les droits administratifs sur nos conversations Discord et sur le compte Insta, on est sur une base horizontale. ». De petits groupes se retrouvent pour définir et peindre des slogans, auparavant approuvés par le collectif, et ensuite les afficher dans les lieux sélectionnés en amont. « On colle environ une fois par semaine, c’est le plus raisonnable parce qu’on a toustes une vie à côté. On est une majorité d’étudiant.e.s, avec des études généralement chronophages, moi je sais que là je ne devrais pas être là par exemple ! » ironise le colleur.

Le collage, un mode d’action de plus en plus répandu – Photo : © Rose-Amélie BECEL

Une forme de militantisme concret

« C’est une amie qui m’a proposé de faire des collages. J’ai trouvé que c’était une technique très pertinente, que c’était tacite, il se passe vraiment quelque chose quand on colle. Je ne suis pas juste en train de retweeter un truc depuis chez moi. »

Ce soir-là, après la préparation des slogans, un rendez-vous est donné pour passer à l’action. Les colleureuses sont déjà 4 lorsque je les rejoins, un.e a déjà collé à Paris, pour les autres c’est une première. La dernière arrivée apporte la colle pour les affiches, une carafe en plastique remplie d’un mélange d’eau et de farine qui sera étalé avec la brosse d’un balai. Les moyens du bord. Le premier collage s’effectue dans un silence un peu tendu, les colleureuses débutant.e.s sont efficaces. Elles reproduisent la méthode donnée par les ancien.ne.s : l’un.e étale la colle avec la brosse, l’autre sort les feuilles – rangées dans l’ordre dans une pochette – pour les poser sur le mur, une deuxième couche de colle est appliquée par-dessus.

Au fur et à mesure les langues se délient et les visages se détendent, une certaine puissance se dégage de ce petit groupe vêtu de noir, capuches et bonnets vissés sur la tête. C’est aussi cela, se réapproprier la rue. Les colleureuses militent pour un espace public inclusif, supportent les minorités, mais se soutiennent également elles.eux mêmes. Lors de la préparation des collages, un colleur m’avait expliqué les raisons de son engagement : « Moi j’ai envie de coller « On te croit » sur les murs parce que j’ai vu trop de potes qu’on ne croyait pas, ou qui n’ont jamais osé porter plainte ! J’en fais partie aussi… Et de temps en temps ça fait du bien de se rappeler qu’on n’est pas seul.e. ». Coller, ce n’est donc pas uniquement pointer du doigt les agissements de personnes ou d’institutions, c’est aussi montrer sa solidarité.

Coller, c’est aussi montrer sa solidarité – Photo :  © Rose-Amélie BECEL

« Je me rappelle une fois où on avait collé à la Citadelle un samedi soir, pour les femmes battues. On s’était dit que le dimanche matin il y aurait des familles à se balader, à voir ça, et des femmes à se reconnaitre. Au départ, cette dimension du collage n’était pas la plus évidente pour moi, mais on le fait aussi pour que les victimes se sentent reconnues et comprises, pour une fois. ».


Une activité non sans risques

Pendant que certain.e.s collent, les autres se répartissent dans la rue pour surveiller. Iels observent les voitures et les passants, qui sont encore nombreux dans les rues à cette heure du soir. Les colleureuses ne semblent pas craindre d’intervention policière. Habituellement, les forces de l’ordre demandent uniquement l’arrachage du collage. Les colleureuses savent qu’iels s’exposent à une amende et une cagnotte collective est prévue à cet effet. Evidemment, le risque n’est plus le même dans le cadre du couvre-feu et le collectif a été contraint de cesser ses activités temporairement.

Les militant.e.s s’exposent par ailleurs aux dangers de la rue. « La dernière fois que j’ai fait un collage, un gars l’a arraché juste devant nous, il se sentait visé. C’était un collage ultra long, j’étais dégoûtée. » me confie une colleuse. Aucun.e colleureuse ne m’a fait le récit d’une agression physique ou verbale lors d’une opération, c’est pourtant déjà arrivé au sein d’autres collectifs. Le 30 août dernier, à Montpellier, un automobiliste a délibérément percuté quatre colleureuses, iels en sont sortis avec des hématomes et un lourd traumatisme.

L’opération du soir achevée, le groupe se répartit les messages qui n’ont pas eu le temps d’être collés, en prévision d’une nouvelle session. Avec l’annonce du couvre-feu, une course contre la montre s’engage : lutter jusqu’à ce que la nuit ne leur appartienne plus.


ROSE-AMELIE BECEL

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