Surveillance et filatures : rencontre avec un détective privé

Bien loin de la vision fantasmée que l’on peut en avoir, le métier de détective privé, méconnu, nécessite exigence et régularité. Nicolas Lagrue, qui exerce cette profession depuis trois ans dans la métropole lilloise, revient pour Cube sur les expériences qui l’ont marqué et son quotidien rythmé par les filatures et les enquêtes en tout genre. Rencontre.

Note de la rédaction : article réalisé avant les dernières restrictions sanitaires annoncées par le gouvernement le 28/10

Nicolas Lagrue exerce depuis trois ans en tant que détective privé (Photo : Faustine Magnetto)

Nous l’attendons dans un café du centre de Lille. Il arrive. Une cinquantaine d’années bien tassée, un visage aux reflets d’une existence torturée. Avant d’entrer, il éteint sa pipe, se dévêt de son imperméable et retire son imposant chapeau. Il s’assoit à notre table. Une odeur de tabac froid embaume la pièce. Il est prêt à répondre à nos questions.

Quand nous avons souhaité rencontrer un détective privé, voilà vulgairement l’image que nous pouvions posséder de ce métier. Bien sûr, nous nous doutions que la plupart de ces clichés ne constituait qu’une vision caricaturale de cette profession. Mais tout de même, quel contraste avec le quotidien de Nicolas Lagrue ! A 26 ans, le sympathique jeune homme exerce depuis trois ans en tant que directeur de l’agence UXAM de Lille. Si les filatures et les enquêtes en tout genre rythment en effet ses journées de travail, rien ne le raccroche cependant à cette image fantasmée de l’activité de détective privé.

CHERCHER LA PETITE BÊTE

Originaire de Picardie, Nicolas Lagrue a « toujours voulu faire ce métier. » « Quand j’étais plus jeune, on m’a toujours dit que j’étais fait pour ça, à souvent chercher la petite bête » se rappelle celui qui a obtenu son diplôme d’agent privé de recherches en 2018 à Montpellier. Grâce à cette qualification, le voilà disposé à acquérir sa carte professionnelle de détective privé, qui lui ouvre les portes à l’exercice de la profession, désormais très encadrée. « Dans les années 90, tout le monde pouvait se déclarer détective privé, ce qui a donné lieu à pas mal d’arnaques. Depuis 2003, pour être officiellement considéré comme détective, il nous faut une agrégation, une autorisation d’exercer et donc une carte professionnelle. » explique Nicolas Lagrue.

Une profession méconnue, mystérieuse, mais dont le poids demeure tout de même important. En 2019, le Conseil national des activités privées de recherche (Cnaps) avait autorisé les activités de plus de 1200 agences de détectives en France. Rattachée au ministère de l’Intérieur, cette instance régulatrice détient un rôle de contrôle et de conseil auprès des différentes agences.

cristalliser la preuve

Seul à travailler dans son agence, Nicolas Lagrue fait face à toutes sortes d’affaires. « Le plus courant, ce sont les recherches de preuve d’adultère. Mais j’enquête aussi beaucoup sur les conditions de contrats de pensions alimentaires, par exemple. Il faut avoir à l’esprit que pour les clients, il y a bien souvent des enjeux financiers derrière. » Plus étonnant : des chefs d’entreprise font régulièrement appel à ses services pour confirmer leurs soupçons sur les agissements délictueux d’un salarié. Les demandes peuvent être très variées. « Cela peut aller du vol de matériel en interne, qu’un individu va revendre par la suite ; à des faits de concurrence déloyale, affirme le jeune détective. Un exemple fréquent : un commercial employé par une société va faire le tour de ses clients comme si de rien n’était, tout en leur présentant son nouveau projet d’entreprise personnelle. Ainsi, il récupère tout le carnet d’adresses de l’entreprise et n’a plus qu’à déposer sa démission. C’est un procédé complètement illégal. »

Mais alors, face à des actes parfois véritablement illicites, quel est le rôle du détective privé ? « On est là pour cristalliser la preuve, apporter des pièces devant la justice en cas de dépôt de plainte de notre client. » Un objectif qui n’entre en rien dans quelconque procédure policière ou judiciaire. Le détective ne fait que répondre à une demande de recherche précise, à l’issue de laquelle il rendra un compte-rendu détaillé de son travail. Libre ensuite au client d’utiliser ou non ce dossier face à la justice.

Photos : Faustine Magnetto
adrénaline

« Je n’ai jamais été mis en danger par mon activité de détective. Sauf une fois. J’ai retrouvé un post-it menaçant sur l’interphone de mon domicile, à propos d’une enquête. » Une part de risque existe dans le quotidien de la profession de Nicolas Lagrue. « Je ne sais pas si être menacé une fois en trois ans, ça fait beaucoup. »

Même si les incidents restent extrêmement rares, il se doit en permanence de redoubler de vigilance sur le terrain. Voilà pourquoi il refuse d’ailleurs de dévoiler son visage dans notre article. Pour ne pas se faire reconnaître, notamment lors de ses filatures. Un exercice difficile mais indispensable à l’élaboration des résultats d’une enquête. « Ca m’est déjà arrivé de me faire surprendre en train de surveiller quelqu’un. Dans ces cas-là, il faut détenir une bonne capacité d’improvisation pour tenter de convaincre que la personne fait erreur. » Sinon quoi, « avoir une bonne condition physique », comme encouragé dans les écoles de détective, peut s’avérer utile.

« Un adultère, ça reste un adultère. Mais les contextes évoluent sans cesse. »

Nicolas Lagrue, détective privé à Lille

Une prise de risque, certes relative, qui s’accompagne aussi d’une grosse dose d’adrénaline au quotidien. Par essence, travailler en tant que détective privé est une activité malléable, mouvante. Chaque affaire traitée ne ressemble à aucune autre. « Certes, un adultère, ça reste un adultère. Mais les contextes évoluent sans cesse. Un jour je me retrouve à surveiller quelqu’un dans un quartier très aisé, et le lendemain, je serais dans un secteur de la ville bien plus populaire. » Toujours remettre en question ses convictions sur une enquête, avoir conscience de la part d’inconnu qui enrobe chaque nouvelle affaire. Et surtout, savoir prendre de la distance face au sujet que l’on traite. « Ce qui ne veut pas dire devenir insensible, » précise le détective lillois, à qui ses années en fac de psychologie deviennent parfois salutaires.

Dynamique et loquace, Nicolas Lagrue incarne une profession en pleine mutation. Davantage réglementé qu’il y a 20 ans, le métier de détective privé s’exerce désormais sous couvert d’une stricte déontologie. Mais également d’une ouverture vers le numérique, les réseaux sociaux étant devenus des outils majeurs pour mener les enquêtes. Méconnus, les détectives n’ont finalement peut-être pas forcément intérêt à ôter leur part de mystère. La discrétion et le flou qui règnent dans l’esprit du grand public quant à leurs activités constitue sûrement leur plus grande force. L’imaginaire de la pipe, de l’imperméable et du grand chapeau a encore de beaux jours devant lui.

THEODORE AZOUZE

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