Les restaurateurs en crise : « On sait qu’on ne se relèvera pas »

Après 33 ans à la SNCF, Bruno Lhomme a démissionné en 2014. A la fois par lassitude d’une entreprise dans laquelle il pensait avoir fait le tour, mais surtout par envie de créer sa propre entreprise : son restaurant. Après toutes ces années de travail, le coronavirus a brisé son rêve. Le voilà contraint de mettre la clé sous la porte. Interview.

Bruno Lhomme, restaurateur

Quand et pourquoi vous êtes-vous lancé dans la restauration ? Pouvez-vous nous présenter rapidement votre restaurant ?

J’ai créé mon restaurant en 2014, et j’ai choisi la restauration parce que c’est un atavisme familial (de mon arrière-grand-mère). En effet, j’ai développé une véritable passion pour la cuisine et une envie de créer mon propre restaurant. « L’Improviste » à Lille, c’est un restaurant de cuisine traditionnelle dite “de grand-mère”, avec une clientèle plutôt avec des gens de proximité et des amateurs de cuisine à l’ancienne.

Comment avez-vous réagi à l’annonce du premier confinement ? Qu’a-t-il engendré, sur votre activité, vos recettes  ?

J’ai plutôt bien accepté le premier confinement, malgré 3 mois de pertes de recette soit à peu près 50 000 euros pour ma part… La fermeture totale a été très compliquée, notamment parce qu’elle a été annoncée un peu du jour pour le lendemain, alors qu’on avait déjà fait les commandes de marchandises… On subit donc à la fois la fermeture complète, mais aussi une perte énorme de marchandises qui avaient déjà été payées. Personnellement, j’ai tout donné. 

Mentalement, le premier confinement a été plus facile, parce que l’été approchait, il faisait beau, et surtout on pensait qu’une fois le premier confinement terminé, ça allait s’arranger, que les choses allaient revenir à la normale. On avait l’espoir, tout le monde espérait. Le deuxième confinement est beaucoup plus dur, parce qu’on sait que cela ne va pas s’arranger comme ça, les gens savent bien que tout ne va pas rentrer dans l’ordre le 20 janvier, et ça, c’est beaucoup plus dur à supporter. Il n’y a plus cette euphorie, cet espoir du premier confinement, plus personne ne sait quand est-ce que tout ça va se terminer.

« Plus personne ne sait quand tout ça va se terminer »

Bruno Lhomme, restaurateur

Comment s’est passée la réouverture ? Avez-vous réussi à vous organiser pour rattraper ces longs mois de fermeture ?

La réouverture à la fin de l’été était plutôt réussie, la clientèle ayant fini par revenir. Mais nous n’avons évidemment pas comblé la perte qui était trop énorme. 

On imagine votre détresse, financière et psychologique, ainsi que celle de tous les restaurateurs à l’annonce de ce deuxième confinement, pouvez-vous nous en parler ?

L’annonce du deuxième confinement a eu l’effet d’un coup de massue… La détresse financière est immense, car là, on sait qu’on ne se relèvera pas. Tous les confrères sont en détresse, certains sont complètement désespérés, criblés de dettes, limite en danger ! Personnellement, j’ai une pension de retraite qui me permet de vivre, mais j’ai des confrères qui ne vivent plus, qui n’ont plus de moyens pour subsister, et ça c’est dramatique. J’ai une confrère qui, ne voyant plus de solutions, a même tenté de mettre fin à ses jours… Fort heureusement, elle n’a pas réussi, mais il y a énormément de détresse.

On imagine que vous devez ressentir un sentiment d’injustice par rapport à d’autres commerces non essentiels autorisés à rester ouverts ?

Il n’y a pas de sentiment d’injustice, ceux qui peuvent rester ouverts… Tant mieux pour eux. C’est plutôt de la lassitude, ce sont à chaque fois des espoirs déçus. Mon quotidien actuel, c’est de la mise en demeure, des visites d’huissiers, de l’angoisse sur le sort des salariés… Bref, ce n’est pas la joie.

« Nous, on veut juste retravailler »

Bruno Lhomme, restaurateur

Est-ce que vous comprenez les décisions prises par le gouvernement ?

Non, pas du tout, on accepte les mesures parce qu’on est discipliné et qu’on ne peut pas faire autrement, mais on ne les comprend pas.

Personnellement, dans mon restaurant dès la réouverture, on a appliqué des normes très strictes de distanciation, j’ai perdu la moitié de mes tables. Il y avait largement plus d’un mètre entre les clients et je ne pense pas que qui que ce soit se soit contaminé ici. Par contre, ce qui est certain, c’est que tout le monde n’a pas joué le jeu. Certains bars n’ont pas respecté les normes, mais nous sommes un pays où on ne peut pas montrer du doigt et réprimander ceux qui ne respectent pas, alors on préfère prendre des mesures collectives qui touchent tout le monde. Alors j’accepte les décisions, mais non, je ne les comprends pas.

Les aides du gouvernement suffisent-elles à vous aider à traverser cette période ?

A ce jour, nous n’avons quasiment rien… Malgré les annonces tonitruantes du gouvernement. Mais on n’en a rien à faire des aides : quand tu crées une entreprise, tu ne la crées pas pour vivre avec des aides, tu la crées pour vivre de ton travail. Les aides, c’est bien pour soulager la misère ponctuellement, mais ce système ne contente pas ceux qui comme moi ont tout donné pour leur entreprise.  Tu mets ta vie dans une entreprise, et ce ne sont pas les aides qui comblent tout ça. 

Qu’attendez-vous du gouvernement vis-à-vis des restaurateurs, dans les semaines et les mois à venir ?

Malheureusement, je n’attends plus rien pour moi… Mon activité va s’arrêter définitivement le 28 février 2021. Mais pour les autres, retravailler. Les aides, on s’en fout… Nous on veut juste travailler. 

Moi, j’aurai perdu au final plus de 50 000 euros de ma poche, puisque je suis caution solidaire vis-à-vis de la banque, qui en passant ne nous a fait aucun cadeau, tout comme les assureurs, qui n’assurent rien du tout et se contentent juste de nous extorquer des cotisations obligatoires ! 

« Quand on entend le Premier ministre ou le gouvernement, on a l’impression qu’ils ne savent pas ce qu’est la solitude, la détresse, tout ça. Moi, je la côtoie au quotidien. »

Bruno Lhomme, restaurateur

Avez-vous une anecdote à raconter, un message à faire passer ?

Au-delà de notre détresse à nous, j’ai par exemple dans mon restaurant une dame âgée qui a plus de 80 ans et qui vient manger tous les jours depuis qu’on a ouvert. Cette dame vit seule, elle ne voit personne d’autre que nous, et quand elle est ici, elle est connue, elle dit bonjour aux gens, elle s’intéresse, on lui raconte sa vie, et elle a l’impression de participer à quelque chose d’humain. Alors du jour au lendemain quand on a fermé, elle a arrêté de manger, et elle s’est retrouvée seule. Cela veut dire que pour un bon nombre de personnes, on représente aussi le lien social, et pour ces gens-là, aujourd’hui, il n’y a plus rien.

Et quand on entend le Premier ministre ou le gouvernement, on a l’impression qu’ils n’en ont rien à faire de ces choses-là, ils ne savent pas ce qu’est la solitude, la détresse, tout ça. Moi, je la côtoie au quotidien. 

Cette crise a mis beaucoup de gens dans la précarité, et elle a précipité les gens dans la misère, à la fois par manque de recette, mais aussi par les conséquences indirectes chez tous ceux pour qui cela représentait le lien social.

Propos recueillis par MARINE PATTYN

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