(Re)garder du sang menstruel : entretien avec l’artiste Paola Daniele

À l’origine danseuse et chorégraphe, Paola Daniele a désormais décidé d’investir la scène pour y réaliser des performances avec son propre sang menstruel, récolté et conservé chaque mois. Gênant ? Une grimace de dégoût se dessine sur votre visage ? Votre doigt s’apprête déjà à cliquer sur le bouton qui fera disparaître cet article de votre écran d’ordinateur ? (Non, s’il-vous-plaît, attendez !) Le sang vous évoque la violence et le sang menstruel l’intime et le secret ? Paola Daniele, à travers sa démarche artistique pose cette simple question : pourquoi de telles réactions ? Promis, à la lecture de cette interview, le travail de Paola Daniele vous apparaîtra beaucoup moins subversif qu’il n’y paraît et également peut-être, libérateur.

Photographie en une : Performance de Paola Daniele, Ave Maria, Paris, 2019, du photographe Didier Monge.

Avant de commencer, pouvez-vous présenter en quelques mots le collectif Hic est sanguis meus que vous avez fondé en 2014 ?

C’est un groupe d’artistes composé d’une soixantaine de personnes environ. Le noyau – les personnes les plus impliquées au sein du collectif – compte environ une vingtaine d’artistes. Tous ont en commun de travailler avec ou sur du sang menstruel. Ce sont des vidéastes, des écrivains, des photographes, des peintres, des sculpteurs… Le ton des œuvres varie aussi : tantôt ironique, parfois érotique, quelque fois provocateur. On organise des expositions collectives régulièrement dans différents lieux en Europe. 

Pourquoi avez-vous choisi d’utiliser votre propre sang menstruel comme principal outil artistique ? Qu’est-ce qui est à l’origine de ce projet ?

J’ai commencé il y a une dizaines d’années à utiliser mon sang menstruel lors de performances. Mon travail s’inscrit en continuité de celui de certaines artistes féministes des années 1960-1970 [ndlr : par exemple, la performance Menstruation Wait, de Leslie Labowitz-Starus, réalisée en 1971 à l’Otis Art Institute de Los Angeles], qui utilisaient leur propre sang menstruel dans leurs œuvres. J’essaie de leur rendre hommage. Mais, ma principale source d’inspiration provient de mon enfance. Je suis originaire du sud de l’Italie, région où la population est majoritairement catholique. J’ai donc reçu une éducation très religieuse, j’allais souvent à l’église. C’est pour cette raison que je m’inspire beaucoup de rites et de cérémonies qui proviennent de la religion. Je me suis aussi beaucoup intéressée à la dimension anthropologique des menstruations. C’est pour cela que j’ai fait un Master 2 de lettres, arts et pensée contemporaine à Paris. Mon mémoire avait pour objectif de comprendre pour quelles raisons le sang menstruel avait quelque chose d’effrayant, de gênant et de honteux dans l’imaginaire collectif. 

Qu’avez-vous découvert à travers vos recherches ?

Beaucoup de choses ! Les règles sont très rarement perçues comme un phénomène physiologique beau et naturel. Elles sont considérées comme dégoûtantes, entre autres, parce qu’elles sortent du sexe des femmes. En revanche, dans la théorie des humeurs d’Aristote par exemple, les fluides provenant du corps masculin comme le sperme sont valorisés, ont une connotation positive. Ces croyances sont donc très anciennes.

Dans l’Ancien Testament, il est écrit qu’une femme qui a ses règles ne peut pas rentrer dans une église, et qu’il ne faut pas s’asseoir sur la chaise où elle s’est assise.

Platon et Hippocrate ont décrit l’utérus comme un animal malfaisant qui se promenait dans le corps des femmes. Jusque au début du XXe siècle, on soignait l’hystérie [ndlr : l’étymologie du mot « hystérie » révèle qu’il signifie « utérus » en grec ancien] parce que la médecine et la psychanalyse pensaient encore, comme lors de l’Antiquité, que l’utérus était responsable de tous les maux des femmes. Heureusement, les connaissances sur le corps ont évolué, mais lentement, et certaines idées ont perduré longtemps. 

Comment se manifestait le tabou des règles dans votre enfance en Calabre ?

Les superstitions liées aux règles dans le sud de l’Italie, surtout dans les zones rurales, étaient encore très ancrées dans mon enfance : il ne fallait pas arroser les plantes quand on avait ses règles, ne pas se regarder dans le miroir sinon il pouvait noircir, ne pas faire de la mayonnaise ou de crème pâtissière parce qu’une femme menstruée dégagerait une énergie négative…. La femme menstruée était donc considérée comme venimeuse et dangereuse. Ces superstitions sont très très anciennes.

Dans la culture populaire calabraise, on raconte que des sorcières fabriquaient des filtres d’amour à base de sang menstruel.

Quand j’étais à l’école, je me souvient que des copines me racontaient que leurs tantes en concoctaient. Elles en mettaient quelques gouttes dans le café ou le vin de l’homme qu’elles souhaitaient séduire. 

Comment se déroule vos spectacles ? Et que ressentez-vous lors de ces représentations ?

Je laisse une grande place à l’improvisation, mais je m’appuie sur une idée centrale, sur un message à faire passer, et je prépare en amont le matériel – comme des fruits et/ou des fleurs – dont j’aurai besoin sur scène. Mes performances sont comme une sorte de rite ou de messe. D’ailleurs, je n’aime pas que la scène soit surélevée ou trop éloignée du public. Pour moi, le public fait partie du spectacle.

Je vis ces performances comme une forme de libération : libérée de la contrainte et de l’interdiction de parler des règles, de les voir, de les montrer et de les regarder. Pour moi, c’est un moment qui me rapproche de propre corps et me permet de me le réapproprier. 

Dans un article intitulé « Le sang des femmes » que vous avez publié dans la revue Terrain vague en mars 2018, vous évoquez une comparaison étonnante entre les règles et les éruptions volcaniques. Pourquoi ?

J’ai beaucoup travaillé en Islande avec Halldór Ásgeirsson, un autre artiste qui réalise des sculptures avec de la pierre volcanique. C’est lui qui a fait cette comparaison. Nous étions en train de discuter à propos des menstruations, et il m’a dit : « les éruptions volcaniques, ce sont les règles de la Terre ». Nous avons décidé de préparer un spectacle ensemble que nous avons présenté au public à Naples en 2016. Lors de cette représentation – nommée « Les cheveux de la sorcière. Une danse avec Zeus. » – Halldór a fait fondre avec un chalumeau une pierre volcanique du Vésuve. En devenant liquide, ce type de pierre fait des fils, comme des cheveux. On nomme ce phénomène « les cheveux de la sorcière ». D’ailleurs, c’est drôle car on m’a parfois accusé de sorcellerie ! (rires) De mon côté, j’avais créé une pierre glacé de sang menstruel grâce à mes propres menstruations que j’avais récolté pendant huit mois.

Nous avons fait rencontré la pierre volcanique fondue avec la pierre glacée de sang. Ainsi, les règles de la Terre – la pierre volcanique – rencontrait les règles des femmes – mon sang menstruel –. 

Quelles ont été les réactions du public ?

Lors de cette représentation à Naples, la lave soufrée qui fondait ajouté au sang menstruel glacé a produit une odeur… très forte, particulière et surtout inhabituelle. Des personnes du public sont parties car elles ne supportaient pas l’odeur, ce que je comprends complètement. Les réactions sont très différentes d’un public à l’autre, d’un lieu à l’autre. J’ai eu la chance de faire des performances dans différents pays européens, en Allemagne, en Islande, en Italie, en France.

En général, si des spectateurs décident de sortir lors d’une de mes performances, c’est parce qu’ils ne supportent pas la vue du sang. Cela leur évoque la violence et la souffrance.

Dans les performances, j’essaie pourtant de faire deviner explicitement qu’il ne s’agit pas du tout de cela. Mais, il est souvent arrivé que le public n’ait pas compris qu’il s’agissait de sang menstruel. Je m’en suis rendue compte grâce aux échanges avec le public, grâce à leurs questions juste après le spectacle, ce sont des discussions très enrichissantes pour moi. 

On parle de plus en plus des règles douloureuses et des maladies qui y ont sont liées comme l’endométriose, d’où ma question : aimez-vous vos règles ?

Oui, je les aime, même si elle me rendent malade : j’ai souvent des migraines et parfois des vomissements pendant mes règles. J’aime mes règles car je trouve ce sang formidable : pour moi, elles représentent une connexion avec la nature. Je les ressens aujourd’hui comme un don.

Cela a été une longue démarche d’aimer mes règles car quand j’étais jeune il était impossible d’en parler et j’en avais honte.

À la fin de mon adolescence, j’ai lu Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir. Un passage m’a marqué : lorsqu’elle explique que les règles ont une odeur de « violette fanée ». Je m’en souviens très bien parce que j’avais toujours peur que les gens remarquent que j’avais mes règles à cause de l’odeur, et que c’était l’une des premières fois que je voyais ce sujet évoqué ailleurs que dans la publicité. 

Quand nous avons préparé en amont cette interview, vous m’avez dit que les règles sont « un sujet qui devient si à la mode ».

Oui, tout à fait, et je m’en réjouis ! C’est formidable ! On commence à en parler de plus en plus, mais il y a encore beaucoup de chemin à parcourir. C’est un sujet qui a encore besoin d’être creusé pour vaincre enfin ce tabou. 

Propos recueillis par LUCILE COPPALLE

Pour aller plus loin et découvrir plus en détail le travail de Paola Daniele :

– RADIO : « Épisode 4 : Les règles de l’art menstruel » de la série « Rouge comme les règles », de Juliette Boutillier et réalisée par Nathalie Battus, diffusé sur France Culture

– PRESSE : Article « Bloody Mary : un élixir d’immortalité ? » écrit par Agnès Giard et publié en 2017 dans Libération

– TV : Épisode 8 « Les Règles de l’Art » de la Saison 1 de « Bon Sang », de Camille Boule et Dominique Mesmin, diffusé sur France TV

L’interview ci-dessus fait partie d’une série d’articles journalistiques consacrés à la thématique des menstruations. A cette occasion, nous vous proposons de découvrir l’association lilloise Nouvelles Règles :

Qu’est-ce que Nouvelles Règles ?

C’est une association étudiante créée par Léa Aujal et Chloé Huguet qui lutte contre la précarité menstruelle et le tabou des règles. Elle est basée à Lille et est composée principalement d’étudiant.e.s en journalisme.

Comment Nouvelles Règles lutte contre la précarité menstruelle ?

La principale mission de l’association est de collecter des dons de protections hygiéniques (principalement des serviettes) et de les distribuer à des personnes menstruées pour qui acheter ce type de produit est un luxe. Concrètement, la majeure partie des dons est reversée à des foyers où logent des filles et des femmes en situation de précarité dans l’agglomération lilloise. Parallèlement, Nouvelles Règles souhaite informer et sensibiliser sur la précarité menstruelle et le tabou et des règles en organisant des conférences et en produisant des contenus journalistiques (par exemple à travers les articles en partenariat avec Cube Média).

Comment aider et contacter Nouvelles Règles ?

Rendez-vous sur les réseaux sociaux (Instagram, Twitter et Facebook) pour contacter l’association et/ou donner des protections hygiéniques.

Lucile Coppalle

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