Isolement, dépression, suicide : l’impact du Covid-19 sur la santé mentale des étudiants

Lancé il y a plusieurs semaines, le hashtag #étudiantsfantomes fait actuellement office de tribune pour les jeunes. Bon nombre d’étudiants se sont ainsi emparés des réseaux sociaux pour interpeller et alerter les dirigeants sur leur situation. Durement affectés par la pandémie de Covid-19, ils s’inquiètent pour leur santé mentale.

Les temps sont de plus en plus durs pour la jeunesse. Les étudiants n’ont en effet plus beaucoup de raisons de se réjouir, le retour sur les bancs des facs ne cesse d’être repoussé, la vie sociale est à l’arrêt, l’argent vient dangereusement à manquer et beaucoup s’inquiètent sérieusement pour leur avenir. Ainsi, en juillet dernier plus de 20% des étudiants estimaient leurs chances d’insertion professionnelle comme étant mauvaises voire très mauvaises selon une enquête de l’Observatoire Nationale de la Vie Étudiante. La situation est d’autant plus inquiétante que ces résultats ne prennent pas en compte l’impact de la rentrée ou du deuxième confinement. En effet selon Monique Laroye, psychiatre depuis 26 ans au sein du service de psychiatrie de l’hôpital de Niort (79) : « Le premier confinement a été appréhendé de manière plutôt positive. Chacun s’est dit que ce serait un moment difficile à traverser mais qu’après tout irait mieux. Nous nous sommes préparés à quelque chose qui aurait une fin. » Seulement, la fin de la crise, si tant est qu’elle arrive, ne suffira pas à marquer la fin des angoisses des étudiants.

En effet, selon la psychiatre, face à la monotonie de la vie, l’incertitude de l’avenir et l’absence de plaisir, beaucoup sombrent dans la dépression. « On observe chez les personnes isolées une certaine dépressivité. Beaucoup n’ont pas envie de se lever le matin, s’ennuient et ressentent une sorte de lourdeur de l’existence. »

Cette perte d’envie touche de plus en plus de monde et vient bien souvent aggraver ou révéler des troubles préexistants comme l’explique la praticienne hospitalière. « Ayant perdu toute distraction beaucoup se retrouvent seuls avec eux même, et sont ainsi confrontés à leurs traumatismes. On observe notamment une aggravation de difficultés psychologiques qui préexistent mais on assiste également à l’apparition d’état dépressif chez des individus qui n’avaient pourtant pas de propension à déprimer. »

UN MAL-ÊTRE POUSSANT AU SUICIDE

Ainsi depuis quelques mois on entend ponctuellement parler dans l’actualité d’étudiants qui passent à l’acte et tentent de s’ôter la vie, parfois avec succès. Malgré l’absence de statistiques sur le sujet il semblerait que ce phénomène soit en hausse avec déjà deux tentatives de défenestration d’étudiants en ce mois de janvier 2021. Depuis la rentrée de septembre, plusieurs décès par suicide avaient déjà été recensés dans certaines villes dont Nancy, Nice et Montpellier. Des chiffres qui ne semblent pas inquiéter la ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal qui considère que ce phénomène a toujours été présent dans le milieu étudiant. En effet, selon l’Organisation Mondiale de la Santé le suicide constitue la deuxième cause de mortalité des 15-24 ans après les accidents de la route, soit 16% des décès.

La situation n’est pas sans rappeler l’une des théories les plus célèbres de sociologie. En effet, en 1897, Émile Durkheim, père de la sociologie française rédige une étude intitulée Le Suicide, dans laquelle il postule que chaque société possède à un moment de son histoire une aptitude définie pour le suicide. Il renverse l’idée générale selon laquelle le suicide est un acte isolé, personnel, dépendant uniquement d’une personne et inexplicable pour tout individu extérieur. Pour Durkheim, le suicide constitue un fait social, c’est à dire un fait collectif et prévisible puisque stable dans le temps. Ce sont des manières d’agir, de penser et de se sentir extérieures à l’individu, douées d’un pouvoir de coercition en vertu duquel elles s’imposent à lui. Le sociologue observe que le taux de suicide ne varie qu’en période de crises sociales et qu’il trouve sa source aussi bien dans la société que dans l’état et peut être expliqué par des facteurs sociaux tels que l’intégration, le milieu social, le degré d’interactions sociales…

Il était alors sûrement loin de se douter que sa théorie ferait encore écho plus d’un siècle plus tard. Pourtant en faisant de l’intégration au sein de la société l’un des principaux facteurs d’un passage à l’acte, Durkheim avait en quelque sorte prédit la déchéance et la résignation des étudiants.

ISOLEMENT ET SOLITUDE : CONSEQUENCES DIRECTES DU COVID-19

En effet, selon le docteur Laroye « le Covid met la santé mentale des étudiants à l’épreuve de différentes manières. Avec les cours à distance, le confinement puis le couvre-feu on limite la place pour les sorties, pour les rencontres. Ils sont isolés, privés de vie sociale, ils n’ont personne avec qui discuter, personne pour les faire exister en tant qu’individu. »

Selon les psychiatres, « le geste suicidaire est avant tout le résultat d’un parcours de vie » – Photo : © Alex Green

Car l’homme est un animal social, il se construit, se développe, et se réalise au travers de ses interactions, il ne peut exister sans les autres. L’individu a un besoin d’appartenance à un tout, il n’est pas bon qu’il soit seul, exclu ou mis à l’écart. Pour le médecin et philosophe suisse Zimmermann, « la société est le premier besoin de l’homme » (Réflexions sur la solitude, 1756). Or le contexte actuel a réduit la vie sociale des étudiants au néant. Cloitrés dans des appartements souvent ridiculement petits où une seule pièce fait office de chambre, de salon, de cuisine et de bureau, le tout à la fois, ils ne voient plus personne et côtoient le silence.

Pour le docteur Laroye le facteur sociétal intervient bien dans le passage à l’acte notamment au travers de l’isolement mais il ne suffit pas à lui seul à expliquer la démarche. Contrairement à Durkheim les psychiatres estiment que la société précipite le suicide plus qu’elle ne le provoque à elle seule. En effet pour eux « le geste suicidaire est avant tout le résultat d’un parcours de vie » qui peut être influencé par le contexte social de l’individu ou de la société. Elle explique ainsi qu’un individu qui ne trouve pas sa place au sein de la société ou qui est tenu à l’écart de celle-ci aura probablement un comportement plus suicidaire et destructeur qu’un individu intégré.

En définitive dans le contexte actuel, l’isolement ne se matérialise pas seulement par l’absence de contact. Les jeunes sont également mis à l’écart et pointés du doigts. Partout on leur fait savoir que tout est de leur faute. A la radio, à la télé, sur les réseaux sociaux, on se plaint sans cesse de cette jeunesse inconsciente qui ne respecterait personne et qui ferait la fête tous les soirs. Beaucoup ont également cette omniprésente impression d’être oubliés, sacrifiés par la classe politique. Parce qu’il est vrai qu’avec les écoles, les collèges et les lycées ouverts, la poursuite de l’activité professionnelle en présentiel et les visites autorisées dans les Ehpad, pour les jeunes ce deuxième confinement c’était surtout celui des étudiants.

En voulant à tout prix préserver la santé et le bien être des générations plus âgées il semblerait que les dirigeants aient mis en péril la santé mentale des jeunes. Le risque étant alors de se retrouver dans quelques années avec une génération d’adultes en proie à des troubles psychologiques et portant les traces indélébiles de nos années Covid. Un pari risqué pour l’avenir.

FANNY DONNAINT

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