Les règles, l’intime et les mots : entretien avec l’autrice Séverine Delrieu

Comment explorer, expliquer et exprimer ce qui est tabou ? Séverine Delrieu est autrice et professeure de lettres modernes. La littérature est le terrain qu’elle cultive depuis l’enfance. Elle est aussi membre du collectif Hic est sanguis meus, groupe d’artistes fondé en 2014 par Paola Daniele, qui crée avec ou sur les menstruations. Nous avons donc parlé des règles, mais aussi d’autres maux de l’intime et de comment panser ses plaies grâce aux mots.

Poème de Séverine Delrieu, exposé sur un mur de l’une des expositions du collectif Hic est sanguis meus, à Paris.

À quel âge avez-vous commencé à écrire et pour quelles raisons ?

J’ai commencé à écrire très tôt. Je tenais des journaux où j’avais le besoin de raconter ce que je faisais, ce qui m’arrivait et ce qui se déroulait autour de moi. Mon père était violent. J’ai assisté à des scènes où il a été très violent avec ma mère. Il a été et est violent également avec moi, les rares fois où je le vois. Il a été violent physiquement, quand j’étais enfant et adolescente, mais surtout moralement, psychologiquement. La violence la plus grande qu’il m’inflige, ou qu’il m’a infligé est qu’il ne m’adresse jamais la parole, hormis pour me critiquer, me dénigrer, m’insulter. Sinon, mon père ne m’adresse jamais la parole ou ne m’a jamais adressé la parole. Il ne me répond pas si je lui parle. Nier sa propre fille ainsi, est la plus grande des violences. C’est une violence qui pourrait être condamnable, pénalement parlant car, il y a négligence, mauvais traitements infligés sur l’enfante de la part du parent. Ces maltraitances que je subis, que j’ai subi, ma mère et mon frère y assistent, mais ces derniers ne la dénoncent pas, ils sont donc complices, d’accord avec cela. Ils font allégeance au père. Ce qui est atroce.

Il y a quelque chose de féodal, d’archaïque, d’extrêmement machiste dans cette famille où j’ai vu le jour.

Si j’analyse cette situation familiale, on est dans les soubassements intimes d’une culture générale de la guerre, de la dévastation machiste. Dans cette famille où j’ai vu le jour, il n’y a pas de valeur d’humanisme, où on en reconnaît les valeurs d’égalité, de liberté et de fraternité/sororité, mais dans cette sphère intime, cette zone de non-droit qui est la famille, il s’agit davantage d’une casemate féodale de droit divin. Et c’est atroce. Inacceptable. Alors je me sentais très seule. Il n’y avait personne à mes côtés pour me dire : « c’est horrible, anormal ce qu’il t’arrive ». A part quand j’allais chez mes amies et que je voyais comment les parents traitaient leurs enfants : avec respect et amour. Certaines de mes amies me disaient : « il est fou ton père, ce n’est pas normal ». Je me souviens de ma tristesse immense de ne pas recevoir d’amour, de respect, de considération de la part de mes parents. Une tristesse infinie. Pour moi, c’était un crime.

Mes carnets étaient mes témoins et mes confidents. Ils étaient à la fois un refuge et un moyen pour moi de valider le réel. Ils étaient aussi l’endroit où je m’évadais, où je racontais des histoires joyeuses complètement inventées et farfelues.

C’est au collège que j’ai commencé à prendre conscience que je voulais consacrer ma vie à l’écriture, quand j’ai lu Honoré de Balzac, Régine Deforges… Puis Annie Ernaux. Oui, Annie Ernaux a été l’une des plus belles rencontres littéraires de ma vie. Elle m’a beaucoup aidée. La lecture me permet vraiment de me sentir mieux, d’y puiser de la force. C’est pour cela que je remercie les auteurs et les autrices qui écrivent sur leur vie, sur leurs vécus. Ils et elles m’ont beaucoup aidé à supporter mes traumatismes : les violences familiales de mon enfance que je viens d’évoquer, et j’ai été victime de viol, et de tentatives de viol par le frère de ma mère.

Le violeur voit, sait quand un.e enfant.e n’est pas protégée. Il voit que l’enfant est abandonné, qu’iel n’a pas de réelle famille, de vraie famille, protectrice, aimante. Le violeur sait qu’il peut s’attaquer à cette cible, en étant mielleux et gentil car cette cible, l’enfant, vulnérable, n’a pas de parents. Il sait, il voit que le père ne protège pas son enfant, il sait, il voit que le père n’adresse pas la parole à sa fille. Il sait, il voit que le père est violent envers son enfant et que le père fabrique une victime, obéissante, apeurée et coupable sans savoir de quoi et en manque d’amour, d’affection. Alors, le violeur peut attaquer cette enfante, en particulier, car il sait qu’il pourra agir en toute impunité.

Dès que les parents ne protègent par leurs enfants, dès que les parents sont violents envers les enfants, dès que les parents n’aiment pas leurs enfants, alors les enfants deviennent davantage des cibles, les enfants sont fragilisés.

Donc les parents sont également coupables des agressions perpétrées par le violeur, en tout cas, dans mon cas. L’enfant n’est JAMAIS coupable. Seuls les adultes sont responsables et coupables. Les adultes ont pour devoir de protéger les enfants, de les écouter, de les considérer, de jouer un rôle protecteur et aimant. Moi, je n’ai jamais eu de tels parents. Et après ces agressions, j’ai basculé dans un état de survie. Comme le dit si bien Christine Angot, mais aussi la psychiatre Muriel Salmona, quand l’enfant est attaqué, harcelé, il bascule dans un état de survie permanent. Je connais très bien cet état.

Pour un précédent article au sujet de l’endométriose, j’avais interviewé de nombreuses personnes souffrant de cette maladie. Certaines avaient évoqué des liens entre le tabou des règles et les violences sexistes et sexuelles. Qu’en pensez-vous ?

Je pense effectivement qu’il y a un lien entre les violences sexuelles et les règles. Par exemple, j’ai subi une tentative d’agression sexuelle à onze ans, agression perpétrée par le frère de ma mère. Tout de suite après, j’ai eu mes premières règles. Mais ensuite, pendant un an, plus rien. C’était très étrange. Je sentais que mes premières règles étaient arrivées beaucoup trop tôt et je pense que c’est cette agression sexuelle qui en a été le déclencheur. Cette agression a été un énorme choc. Un traumatisme dévastateur. J’ai lu beaucoup de témoignages d’enfants qui avaient eu des règles très précoces à cause de ce type d’événements et je me suis mise à écrire là-dessus. Par ailleurs, j’ai eu par la suite des règles très douloureuses, mais mes souffrances étaient minorées par mon entourage. Ainsi, généralement, tout ce qui est inhérent aux corps des femmes, sont des choses honteuses, dont on ne parle pas et qui sont constamment minimisées.

Les règles et les violences sexuelles font donc éminemment partie de mes thématiques de lutte. 

Lors d’événements organisés par le collectif Hic est sanguis meus auxquels vous participez, vous récitez vos poèmes lors de certains spectacles. Parfois seule, parfois en accompagnant la performance d’autres artistes. Pourquoi ce choix de mettre en scène vos poèmes face à un public ?

C’est Paola Daniele [ndlr : artiste et fondatrice du collectif Hic est sanguis meus] qui m’a encouragée à dire mes poèmes à l’occasion des expositions ou lors de ses performances.

L’oralité faisait sens, car j’ai très souvent eu l’impression d’être empêchée de parler.

J’ai très longtemps gardé, dans la culpabilité, des secrets. Des secrets et un silence que l’on m’a imposé. Au-delà la page, des carnets ou de l’ordinateur, le fait de dire devant un public, c’est sortir de la prison dans laquelle on m’avait enfermée… Même si parfois, juste après le spectacle, je regrette de ne pas avoir eu une assez belle éloquence. Mais, le plus important pour moi, c’est déjà tout simplement d’avoir réussi à les dire. 

À la lecture de vos poèmes, je me suis amusée à essayer de décrire les thématiques de vos écrits en me limitant à seulement quelques mots-clés. Les voici : nature, silence, libération, féminisme. Ai-je visé juste ?

Oui, tout à fait. Personnellement, la nature me fait du bien, au même titre que l’écriture. C’est l’un des appuis dans ma vie, pour ne pas sombrer. Pour en revenir au thème des menstruations, avoir ses règles, c’est naturel et beau. Tout simplement.

Lorsque j’ai eu mes premières règles, ma mère m’a dit : « Ça y est, tu es devenue une femme ».

Cette phrase a été atroce, parce que je n’étais encore qu’une enfant. De plus, personne n’a le droit de me dire ce que je dois devenir, il n’y a que moi qui puisse le décider. Et puis qu’est-ce que ça veut dire « être ou devenir une femme » ? Moi, je n’en sais rien. En revanche ce qui est certain, c’est qu’une femme rencontrera plus de difficultés dans sa vie qu’un homme. Je l’ai observé au cœur de ma famille. De ce fait, je comprends parfaitement par exemple la démarche et la pensée de Paul B. Preciado. Il explique très justement les différences entre être perçue comme un homme ou comme une femme dans la société d’aujourd’hui. 

Si vous aviez un seul livre à conseiller sur le sujet des règles ?

Malheureusement, assez peu d’auteurs et d’autrices ont mentionné les règles dans la littérature. Preuve que le tabou des règles est très ancien. Mais ces dernières années, les règles sont abordées dans de nouveaux recueils de poésie, dans des romans… Je recommande vivement – d’ailleurs, je l’ai offert à plusieurs adolescents – les livres Ceci est mon sang et Les règles, quelle aventure ! d’Élise Thiébaut. On les trouve de plus en plus dans les collèges, c’est génial !

En poésie, il faut absolument découvrir le travail de Rupi Kaur qui aborde le sujet des règles et plus largement des thématiques concernant le corps féminin.

En 2015, Rupi Kaur poste sur son compte Instagram cette photographie d’elle, allongée de dos, le pantalon et les draps tâchés par ses règles. Le réseau social censure le cliché, car il enfreindrait son « règlement ». Suite : polémique. La publication devient virale. Finalement, Instagram s’excusera et autorisera la poétesse à republier cette photographie

Un slogan féministe très connu refait surface actuellement, c’est « l’intime est politique ». Pensez-vous aussi que « l’intime est politique » ?

Oui, totalement. Il y a des choses qui sont éminemment politiques dans ce que nous vivons intimement. L’intime est un concept très compliqué. Derrière ce mot, il y a une connotation de quelque chose de sacré que l’on ne doit pas percer, divulguer, délivrer. Nous avons été éduqués avec l’idée que certaines choses doivent être réglées en famille, qu’il faut protéger la famille, coûte que coûte.

Personnellement, ma définition de l’intimité, c’est partager des moments avec quelqu’un de doux et bienveillant, qui vous respecte toujours et ne vous trahira jamais.

Les moments intimes sont des instants où je n’ai pas le sentiment d’être observée, jugée, maltraitée. Mais, si lors de moments qualifiés d’«intimes » dans un couple ou dans la sphère familiale, il y a de l’oppression, de la domination, quelque chose qui nous rabaisse, alors oui je pense qu’il faut refuser l’injonction qui dit : « Il ne faut pas raconter ça, parce que c’est notre intimité ». L’intime, dans ces cas-là, intervient pour nous empêcher de parler. Ce concept est alors utilisé à mauvais escient, de manière perverse.

Quand il y a de la violence dans notre intimité, il faut en parler – même si je ne veux pas donner d’injonction – sinon la famille et le couple deviennent une zone de non-droit. Et je remercie tous ceux et toutes celles qui parlent, s’expriment sur l’intimité lorsqu’elle est malmenée par quelqu’un.e  

Propos recueillis par LUCILE COPPALLE

L’interview ci-dessus fait partie d’une série d’articles journalistiques consacrés à la thématique des menstruations. A cette occasion, nous vous proposons de découvrir l’association lilloise Nouvelles Règles :

Qu’est-ce que Nouvelles Règles ?

C’est une association étudiante créée par Léa Aujal et Chloé Huguet qui lutte contre la précarité menstruelle et le tabou des règles. Elle est basée à Lille et est composée principalement d’étudiant.e.s en journalisme.

Comment Nouvelles Règles lutte contre la précarité menstruelle ?

La principale mission de l’association est de collecter des dons de protections hygiéniques (principalement des serviettes) et de les distribuer à des personnes menstruées pour qui acheter ce type de produit est un luxe. Concrètement, la majeure partie des dons est reversée à des foyers où logent des filles et des femmes en situation de précarité dans l’agglomération lilloise. Parallèlement, Nouvelles Règles souhaite informer et sensibiliser sur la précarité menstruelle et le tabou et des règles en organisant des conférences et en produisant des contenus journalistiques (par exemple à travers les articles en partenariat avec Cube Média).

Comment aider et contacter Nouvelles Règles ?

Rendez-vous sur les réseaux sociaux (Instagram, Twitter et Facebook) pour contacter l’association et/ou donner des protections hygiéniques.

Lucile Coppalle

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