Mal-être étudiant : « ce qui est fondamental, c’est de maintenir le lien social »

Une vie sociale limitée, des difficultés financières accrues, une incertitude pour l’avenir… Les étudiants sont touchés de plein fouet par la pandémie de Covid-19, qui sévit depuis bientôt un an. Alors que le thème de la santé mentale revient au cœur des débats ces dernières semaines, comment faire pour s’extraire de la morosité ambiante lorsque l’on est étudiant ? Eléments de réponse avec le Dr Allouchery, psychiatre à Lille (Nord).

Le docteur Nicolas Allouchery est psychiatre et psychothérapeute. Il exerce dans le quartier de Wazemmes, à Lille.

CUBE : Fin janvier, une étude Ipsos nous révélait que 29 % des 18-25 ans avaient déjà eu des pensées suicidaires depuis le début de la crise sanitaire. Selon le même rapport, 42 % d’entre eux estiment par ailleurs que la période actuelle « aura des conséquences négatives sur leur santé mentale. » Ce constat de désarroi d’une partie de jeunesse, le ressentez-vous aussi à travers vos consultations dans votre cabinet ?

Dr Nicolas Allouchery : En réalité, je ne reçois pas que des jeunes de 18 à24 ans, mes consultations touchent un public beaucoup plus large. Concernant les jeunes, certains sont en difficulté, d’autres moins. Mais le constat général ces dernières semaines est que la situation sanitaire actuelle tend à peser de plus en plus sur l’humeur des gens, sur leur anxiété, sur le repli social, sur l’impression d’être abandonné et reclus… Ça, c’est une certitude.

Cette situation aggrave d’autres états mentaux déjà initialement difficiles à supporter pour vos patients ?

Je crois que c’est surtout la rupture des liens sociaux actuellement recommandés qui peuvent induire cela. Rien que les gestes barrières qui nous tiennent à distance les uns les autres, qui sont nécessaires mais qui peuvent aussi provoquer cette situation, influent sur la santé mentale de la population. Mais aussi les différents confinements que l’on a traversé, les couvre-feu, l’interdiction de toutes les activités où les gens se rencontrent… […] Enfin voilà, toutes ces mesures font que les gens sont de plus en plus chez eux, désœuvrés. Quelque part, il y a une perte de sens qui découle de cette situation, qui joue forcément sur leur moral, sur leur humeur, sur leur ressenti, et donc ça majore leur difficulté.

« On crée un repli social subi par une situation extérieure imposée »

Dr Nicolas Allouchery, psychiatre

Concernant plus spécifiquement les étudiants, en quoi l’impact du passage au quasi tout-distanciel des cours détient un impact sur leur santé mentale ? Beaucoup d’entre eux regrettent de ne plus avoir de rythme de vie, de travail, d’études, au-delà du seul fait de ne plus entretenir de vie sociale…

Cela rejoint ce que j’expliquais : le fait d’être seul, de ne pas pouvoir sortir de chez soi, d’être sans rythme, de ne pas non plus pouvoir côtoyer d’autres étudiants, de travailler en groupe, d’échanger… Tout cela participe habituellement à une chaleur relationnelle réelle. On a beau dire ce qu’on veut, même si les cours sont maintenus en distanciel, être devant son écran avec une mosaïque de visages devant soi ne remplacera jamais les interactions sociales qu’on peut avoir entre étudiants. Tant pour le travail, que pour l’accompagnement de chaleur qui existe entre les jeunes, par exemple pendant les intercours, avec tout ce qui peut s’y passer. On crée effectivement un repli social subi par une situation extérieure imposée qui vient donner les mêmes conséquences que des replis sociaux plus classiques, comme les dépressions par exemple.

Oui, car comme vous le disiez, on peut avoir le sentiment d’un jour sans fin, qui se répète inlassablement. Est-ce cette incertitude qui est au cœur de la détresse étudiante actuelle ?

Tout à fait. Il est évident que fournir des efforts jusqu’à un terme qui est défini, c’est toujours plus facile que de se dire qu’il faut les maintenir continuellement sans savoir quand la situation s’arrêtera. Cela entraîne un épuisement psychique plus rapide et c’est ce qui peut mener à des problèmes anxieux ou dépressifs. Tout ceci ajouté au fait que la situation sanitaire, la présence du virus, le traitement médiatique qui en est fait avec les indicateurs du nombre de morts, des difficultés sociales à venir, font que même si ça s’arrêtait, l’avenir ne semble pas forcément radieux non plus. Cela vient forcément aussi majorer la morosité.

Justement, pour lutter contre morosité, comment chacun peut essayer d’améliorer son bien-être, au quotidien, quand on est étudiant ?

D’abord, je pense qu’il faut essayer d’utiliser au maximum les opportunités qui demeurent autorisées. Sortir avant 18 heures, essayer de se rencontrer, tout en respectant évidemment les consignes pour freiner la propagation du virus. Mais se voir, sortir, passer un petit peu de temps ensemble, aller marcher… En somme, faire des choses qui permettent de maintenir du lien social.

Quand on est en grande difficulté et que l’on ressent des symptômes dépressifs, une grande anxiété généralisée ou des idées suicidaires, il ne faut surtout pas hésiter à aller consulter. Cela peut permettre de rencontrer des professionnels qui puissent vous sortir de cet état, et de ne pas aller jusqu’à la tentative de suicide ou la dépression caractérisée par exemple. Après, c’est un petit peu tout ce qui s’offre à nous en ce moment, que l’on soit jeune ou pas d’ailleurs.

« Depuis toujours, l’être humain est un être social de clan »

Dr Nicolas Allouchery, psychiatre

Le plus important consisterait donc à essayer de maintenir un minimum de lien social…

Oui, je pense que c’est fondamental. L’être humain est depuis l’émergence des sociétés primitives un être social de clan. Il est donc important maintenir ce lien, car sinon, il est clair que le repli social et la réclusion ne peuvent être accompagnés que de troubles. Il faut donc lutter contre ça avant tout et utiliser tous les angles morts, toutes les possibilités pour maintenir ces liens-là, avec ses proches, avec sa famille, avec ses amis pour conserver le maximum de vie et de chaleur relationnelle.

Depuis quelques semaines, la santé mentale revient au centre de l’actualité. On a pu remarquer des centres de psychologie universitaires débordés et un manque criant de professionnels dans ce domaine. Est-ce ici la preuve que cette question du bien-être psychique a été un peu mise de côté par les pouvoirs publics depuis des années ?

Je ne peux qu’être d’accord avec ce constat. J’ai exercé pendant une dizaine d’années à l’hôpital après mes études et effectivement, tous les services de l’hôpital public, y compris la santé mentale, sont touchés par cette situation. Concernant plus particulièrement la psychiatrie, les soins disposés et les moyens ont été de plus en plus amoindris. Ce qui a été encore plus réduit – et c’est ce qui est catastrophique – est l’accessibilité sur les territoires de vie des personnes. Les Centres médicos-psychologiques (CMP) sont vidés de leurs moyens. Tout comme les services de psychologie universitaire, qui sont des dispensaires de soins au plus près de la population, eux aussi saccagés. Donc en effet, l’accessibilité étant moins importante, on se focalise toujours sur les cas les plus pressés, les plus graves, et donc les situations dégénèrent. Tout cela entraîne forcément une majoration des troubles au sein de la population générale, et donc de la population étudiante.

Propos recueillis par THEODORE AZOUZE

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