Quarante ans de carrière politique : les vies de Jean-Pierre Sueur

Ancien ministre, ancien maire d’Orléans, ancien député et actuellement sénateur du Loiret, Jean-Pierre Sueur aura su s’imposer comme un marathonien de la vie politique française. Dans un entretien pour Cube, le sénateur socialiste dresse un bilan de ses différents mandats et revient sur les rencontres qui l’ont marqué sans rester inactif sur les thématiques actuelles.

Comment êtes-vous entré en politique ?

Je n’aime pas être passif, je n’aime pas le fait d’accepter que les choses soient comme elles sont, je crois qu’il faut plutôt avoir l’idée qu’elles changent : c’est pourquoi je suis de gauche. Dans les années 1970, Michel Rocard venait de créer le Parti socialiste unifié (PSU), avec de belles idées sur la décentralisation ou sur la lutte contre une conception trop étatique du socialisme, auxquelles j’ai adhéré. Après le Congrès d’Épinay, nous avons décidé de rejoindre le Parti socialiste (PS), qui avait été refondé par Mitterrand.

Pour ma part, je formais des militants dans le Loiret, j’organisais des stages sur les finances publiques, sur la fonction d’élu. Je m’occupais aussi de la fête du 1er mai : j’étais devenu assez populaire dans le parti, si bien que quand il y a eu des législatives en 1981 on m’a proposé d’être candidat. La première circonscription du Loiret n’était pas gagnée d’avance, surtout contre le député-maire d’Orléans de l’époque, Jacques Douffiagues. J’ai été élu contre toute attente, avec 52 %.

Comment passe-t-on de député à maire puis ministre ?

J’ai été réélu député en 1986 pour deux ans puis de nouveau en 1988 alors que les circonscriptions venaient d’être redécoupées dans un sens favorable à la droite. Après avoir connu un premier échec en 1983, je me suis présenté en 1989 pour la mairie d’Orléans. J’avais une liste très en phase avec les réalités économiques, sociales, culturelles, et aussi avec les associations, les commerçants, le sport, ce qui m’a permis d’être élu.

J’ai été maire d’Orléans pendant deux mandats, soit pendant 12 ans. François Mitterrand m’avait dit : « Je vous encourage mais vous ne réussirez pas car Orléans est trop à droite ». Quand j’ai finalement été élu, il m’a glissé : « Vous m’avez bluffé, je vous mets dans le gouvernement ». C’est comme ça que je me suis retrouvé secrétaire d’État, c’est à dire ministre des collectivités locales (communes, départements, régions, intercommunalité) dans les gouvernements d’Édith Cresson et de Pierre Bérégovoy.

« Je pense que l’affaire Benalla a montré que le Sénat était compétent. »

Vous êtes aujourd’hui sénateur du Loiret. Le Sénat est méconnu des Français, en particulier des jeunes, et son utilité est critiquée. faut-il le réformer ?

Le Sénat est une assemblée du Parlement à part entière. On est moins liés à l’actualité concrète. Nous avons plus le temps de faire du travail de fond, et ça se ressent dans l’examen des textes. Le Sénat est très utile. On parle beaucoup de la loi de 1905 de séparation des Églises et de l’État, de celle de 1901 sur les associations ou de celle de 1881 sur la presse. Ces lois ont duré très longtemps. Lorsque des sénateurs et des députés ont fait la loi de 1901, ils ignoraient que 120 ans après elle s’appliquerait à 1 300 000 associations en France. Donc il est important de faire la loi et il est très important qu’il y ait cette navette entre les deux assemblées car elle permet de peaufiner la loi, de l’améliorer.

Je pense que l’affaire Benalla a montré que le Sénat était compétent. On n’aurait rien su de tout ça s’il n’y avait pas eu le Sénat ! La Commission d’enquête parlementaire de l’Assemblée nationale a explosé en vol, tout simplement parce qu’ils ne voulaient pas s’opposer au gouvernement, ni avoir une attitude totalement impartiale par rapport à ce qui s’est passé à l’Élysée dans cette affaire. Le Sénat a une indépendance d’esprit très grande. La réalité est que l’Assemblée a une majorité qui est du côté du pouvoir exécutif, si bien que le Sénat est souvent qualifié d’expression de l’opposition. Si ce n’est pas toujours le cas, il demeure l’expression d’une grande indépendance d’esprit à l’égard de tout pouvoir exécutif quel qu’il soit, c’est très important.

« Mitterrand m’a surpris de par son sens stratégique et tactique »

Ce sont les 25 ans de la mort de François Mitterrand cette année : quel souvenir gardez-vous de l’ancien président ? Y a-t-il eu des échanges qui vous ont marqué ?

Bien que j’étais rocardien, François Mitterrand m’a appelé dans deux gouvernements car il voyait au-delà des considérations trop partisanes au sein du PS et parce qu’il était impressionné par le fait que j’aie gagné Orléans. En même temps, Mitterrand m’a surpris par son sens stratégique et tactique : il a quand même réussi à ce qu’il y ait une alternance en France sous la Ve République. Il a marqué par des grandes réformes : l’abolition de la peine de mort, la décentralisation, les droits des femmes. Il aimait profondément la France, comme de Gaulle, comme Chirac, il aimait la France des villages, des villes. Il connaissait très bien Orléans, il pouvait vous en parler pendant une heure, comme de beaucoup d’autres villes. Il aimait aussi beaucoup la littérature, si bien que j’ai eu l’occasion de parler littérature avec lui.

Jean-Pierre SUEUR et François MITTERRAND – Photo : DR
Quel futur voyez-vous pour la gauche française ?

Je pense que la gauche a de l’avenir, c’est l’une des raisons pour lesquelles je n’ai pas souscrit à ce que m’avait proposé Emmanuel Macron il y a quelques années. Je lui ai dit qu’il devait tout à François Hollande. Sans lui personne ne saurait qu’Emmanuel Macron existe. Je pense que l’idée de vouloir dépasser la droite et la gauche était une erreur, c’est contraire à 250 ans d’histoire de France. Je ne suis pas pour une France sectaire mais je pense qu’il faut rester là où l’on est : on a besoin d’une gauche et d’une droite identifiées. Je crains que le fait de vouloir nier ce clivage, même s’il y a plusieurs gauches et plusieurs droites et même si on est dans un pays civilisé où on peut se parler et travailler ensemble, c’est contraire à l’histoire de notre pays.

« La gauche n’est pas morte, je suis sûr qu’elle est attendue. »

Je crois que la gauche est nécessaire, le choix d’Emmanuel Macron présente l’inconvénient de monter les extrêmes de tous les côtés, ce qui n’est pas viable. Je souhaite vraiment, pour les départementales, les régionales, les présidentielles, qu’il y ait un accord entre les différentes tendances de la gauche et les écologistes. C’est difficile parce qu’il y a les ambitions personnelles, le poids des partis, les traditions, les histoires qui font que c’est compliqué, mais je n’y renonce pas. La gauche n’est pas morte, je suis sûr qu’elle est attendue mais il faut qu’elle dépasse tout ce qui aujourd’hui la clive en tellement de morceaux.

Quel regard portez-vous sur la gestion de la crise sanitaire par le gouvernement ?

Je vois qu’il y a beaucoup de critiques mais je ne suis pas sûr que les détracteurs auraient fait ou feraient mieux. Je me mets à la place des gouvernants et je dis que ce n’est pas facile à gérer, on le voit d’ailleurs dans beaucoup de pays et pas seulement en France. Je ne veux pas être un procureur.

Je me demande toutefois si les décisions prises, avec le souci qu’a Emmanuel Macron de ne pas choisir des solutions radicales qui lui seraient reprochées – donc de faire un confinement qui n’en est pas un – sont les bonnes décisions. Je suis surtout frappé du fait que la décision est de plus en plus centralisée. C’est l’un des défauts de la Ve République. Il y a une nébuleuse d’organismes censés donner des avis, gérer la crise sanitaire, et au bout du compte il n’y a qu’une personne qui décide. De plus, on sait que les choix sont faits parfois une heure avant que Jean Castex ne présente les mesures. Nous vivons ça assez mal au Parlement.

Pensez-vous que le gouvernement fait assez pour aider les étudiants ?

Pour les étudiants, il faut faire plus. On mesure aujourd’hui le problème psychologique de ceux qui sont confinés dans des petits espaces pour suivre des cours en visio et je crois qu’il faut maintenir au moins la moitié des cours en présentiel car sinon c’est très difficile à vivre. Je vois le problème financier des étudiants. Tous les petits boulots qui aident à vivre, et qui sont aussi des expériences humaines, sont au point mort aujourd’hui.

Les communes, les métropoles, les départements, les régions font beaucoup de choses mais je pense qu’il faudrait un plan d’ensemble au niveau national pour apporter un soutien financier à tous les étudiants, au-delà de ceux qui ont des bourses évidemment. Je soutiens tout ce qui est fait, notamment par les collectivités, mais je crois que l’État doit faire plus pour aider les étudiants à vivre.

Les thèmes de la recherche et de l’enseignement vous sont chers, vous avez vous-même travaillé à la faculté des lettres d’Orléans comme maître-assistant de linguistique. Quel regard portez-vous sur la position du gouvernement vis-à-vis des universités ?

Je trouve que ce procès sur l’« islamo-gauchisme » est absurde. Je ne partage pas cela. C’est une erreur de traiter les universitaires de la sorte, qu’il s’agisse des enseignants ou des étudiants, ça ne correspond à rien. Malheureusement, Frédérique Vidal est l’une des ministres de l’Enseignement supérieur et de la recherche les moins efficaces que l’on ait eu. J’ai voté avec force contre la loi de programmation pluriannuelle de la recherche, qui a mis en cause le Conseil national des universités. Je n’étais pas du tout en accord avec cette loi, j’ai voté contre et je pense que l’on n’a pas, actuellement, la grande politique de l’université et de la recherche que l’on mérite.

« Je considère qu’une journée dans laquelle on a pas écrit est une journée à laquelle il manque quelque-chose. »

En 2023, vous RETIREREZ de tout mandat politique et vous concentrerez sur la linguistique. D’où vous est venue cette passion ?

Mon père était journaliste donc je suis né dans le monde de l’écrit. J’ai fait des études de lettres et si je me suis tourné vers la linguistique, c’est que j’en ai eu assez des dissertations et de la rhétorique. La culture m’intéresse, l’écriture également. Je considère qu’une journée dans laquelle on a pas écrit est une journée à laquelle il manque quelque chose. A partir de 2023, je me consacrerai pleinement à l’écriture, pas seulement la linguistique. J’ai écrit un certain nombre de livres, dont un sur Charles Péguy qui va bientôt paraître. D’ailleurs, je conseillerais deux ouvrages pour entrer dans l’univers de Péguy : Notre Jeunesse et L’Argent. Je vais écrire d’autres livres : ce pourra être de la fiction, de la réflexion sur la politique, de la linguistique… Je serai actif, intellectuellement du moins.

Propos recueillis par Kévin CORBEL (à Orléans)

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