Rencontre avec Lucie Ronfaut-Hazard pour son roman « Les règles du jeu »

Les règles du jeu est le premier roman de la journaliste spécialiste des nouvelles technologies et du numérique Lucie Ronfaut-Hazard, publié le 30 avril aux éditions La Ville Brûle. On y suit l’avancée de quatre jeunes femmes qui montent une start-up. Leur objectif ? Créer une application dédiée aux règles. J’ai dévoré ce livre. Il traite de sujets d’actualité brûlants et expose de nombreux tabous sur la table. Au menu : on s’attend soit à une fiction feel-good, soit à une dystopie. Au final, on lit plutôt la naissance et le cheminement d’une relation d’amitié, accompagné d’une réflexion nuancée sur la réussite, saupoudré d’un juste dosage de critique et d’humour. Vous pourrez rencontrer Lucie Ronfaut-Hazard et vous faire dédicacer son roman Les règles du jeu le 19 juin à la librairie l’Affranchie.

Portrait de Lucie Ronfaut-Hazard ©Alice Destombe

« Alice baissa sa culotte et vit qu’elle avait ses règles. » C’est la première phrase de votre roman. Comme le personnage d’Alice, le projet de créer – pour vous un roman, pour elle une start-up – est-il né d’abord d’un intérêt pour le sujet des règles ?

Tout à fait. L’idée de ce roman m’a initialement été inspirée par mes activités journalistiques, et par l’un de mes sujets de prédilection qui est la Menstrutech. La Menstrutech me passionne car elle pose de nombreuses questions éthiques, liées notamment au féminisme, que j’aborde dans ce livre.

Je trouve particulièrement intéressant le contraste entre les nouvelles technologies (par exemple les serveurs et les algorithmes qui sont censés être toujours parfaits, réguliers, programmables, qui laissent peu de place à la surprise), et le corps humain (par exemple les fluides incontrôlables et pas toujours prévisibles comme les règles). Ces sujets se sont donc imposés à moi comme étant des thèmes intéressants pour développer une fiction.

Qu’est-ce que la « Menstrutech » ?

La Menstrutech est un mot que j’ai inventé pour désigner toutes les innovations qui ont trait aux règles et à l’utérus.

Par exemple, il peut s’agir d’une start-up qui conçoit des culottes menstruelles. Généralement, il est plutôt question d’entreprises qui imaginent des applications de suivi des menstruations. Elles prédisent les dates des règles et estiment celles de l’ovulation et de la fenêtre de fertilité.

La Menstrutech est une petite catégorie qui fait partie d’une plus grande catégorie nommée la FemTech (Female Technologies). L’appellation « FemTech » réunit plus largement toutes les innovations en rapport avec ce que l’on qualifie de corps de « la femme ».

Si j’ai voulu donner un nom à cette petite catégorie, c’est parce qu’il me semble nécessaire de décorréler l’expérience d’avoir ses règles et celle d’être une femme. En effet, toutes les femmes n’ont pas ou plus leurs menstruations – par exemple les femmes ménopausées – et certains hommes les ont – comme les hommes transgenres –. De plus, le mot « Menstrutech » surprend et fait un peu sourire, ainsi ce terme marque et retient l’attention.

Dans le roman, vous pointez les problèmes et les questions éthiques que posent ces applications dédiées aux règles. Elles ne sont donc malheureusement pas sans défaut.

En effet, d’une part la Menstrutech répond à une demande féministe : pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps pour enfin avoir accès à un service dédié à un événement physiologique si répandu et si banal ?

Néanmoins, la Menstrutech n’échappe pas à des problématiques liées à la protection de la vie privée et à la sécurité des données. D’ailleurs, ce sont des enjeux auxquels sont confrontées toutes les applications mobiles. Cependant, les applications de Menstrutech ont en leur possession des données beaucoup plus intimes et sensibles que la majorité des applications : des informations sur l’état de ma santé, mes règles, ma sexualité, mon désir d’enfant ou non, etc.

Souvent, les applications de Menstrutech sont soumises au même modèle économique que la plupart des autres applications : la publicité ciblée. Autrement dit, ces applications se rémunèrent en vendant à des annonceurs un accès aux profils et aux données anonymisés de celles et ceux qui s’en servent. En contrepartie, elles sont complètement gratuites pour les utilisateurs·rices.

Les données très privées que les utilisateurs·rices et les propriétaires de ces applications cèdent en ligne à des annonceurs peuvent avoir des conséquences dans la vie hors ligne. Par exemple, je cite souvent l’article intitulé « The Internet Thinks I’m Still Pregnant ». Une femme y raconte avoir renseigné son application de Menstrutech qu’elle était tombée enceinte. Trois mois plus tard, elle fait une fausse-couche et décide donc de ne plus l’utiliser. Six mois après, à sa grande surprise, elle reçoit à son domicile un colis rempli de produits destinés à prendre soin d’un nouveau-né. La Menstrutech n’avait pas prévu ce type d’événements – fausse couche ou avortement – dans la vie de leurs utilisateurs·rices. Cette exemple est représentatif des questions éthiques majeures liées à la Menstrutech.

Sécuriser les données des internautes, ce n’est pas seulement pour se prémunir contre le vol ou le piratage de hackers. Selon moi, l’un des principaux dangers se trouve dans l’exploitation commerciale de ces données.

Actuellement, la présence de femmes à la tête de start-up ou employées dans ces entreprises est rare. Votre roman est-il donc utopique ? Ou avant-gardiste ?

Le secteur des nouvelles technologies est en effet encore très majoritairement masculin. Je souhaitais malgré tout que mes quatre personnages principaux constituent une équipe 100% féminine. Au moment de la sortie du livre en librairie, certaines personnes m’ont dit qu’imaginer une start-up avec uniquement des filles relevait effectivement plus de la fiction et du fantasme que de la réalité. Je ne suis pas tout à fait d’accord avec ça. Les femmes qui travaillent dans le secteur des nouvelles technologies existent, même si elles sont loin de représenter la majorité. Dans ce roman, je voulais montrer qu’il est tout à fait possible et plausible qu’une start-up soit constituée majoritairement de femmes venant de milieux sociaux différents.

Lorsque l’on dresse le constat de la non-parité dans le milieu de la tech, on le réduit souvent à un problème uniquement moral : il est effectivement immoral, injuste et anormal que ce secteur économique n’emploie quasiment que des hommes. Mais cette situation a aussi des conséquences sur les produits que produisent les entreprises de nouvelles technologies.

Par exemple, en 2013, Apple lance Health. Problème : aucun service proposé par cette application ne concerne les règles ! Cela semble invraisemblable que personne parmi les concepteurs de cet outil – issu de l’une des plus grandes entreprises de technologie au monde – n’ait pensé à cet événement extrêmement banal qui touche près de la moitié de la population mondiale. De ce fait, dans mon roman, je trouvais cela intéressant de mettre en scène une start-up avec que des femmes qui développent un projet étiqueté « féminin ».

À travers ces applications se pose une autre problématique que vous évoquez dans le roman, notamment grâce au personnage d’Alice : l’injonction à la maternité.

La Menstrutech est révélatrice d’avancées féministes, mais aussi de stéréotypes sexistes.

En effet, de nombreux services proposés à travers ces applications enferment plus ou moins leurs utilisatrices dans un rôle de futures mamans. Les toutes premières applications de Menstrutech étaient plutôt destinées à aider les femmes à avoir un enfant. Par exemple, elles mettaient en avant la possibilité d’identifier les fenêtres de fertilité, et par conséquent de savoir approximativement vers quelle période il est préférable d’avoir des rapports sexuels pour tomber enceinte.

En réalité, on peut aussi télécharger ce type d’application simplement pour mieux connaître et comprendre le fonctionnement de son corps. C’est le cas du personnage d’Alice. Au départ, elle veut fonder une application de Menstrutech pour proposer ce service et déjouer ces injonctions à la grossesse.

Ces derniers mois, l’actualité culturelle est riche d’œuvres qui questionnent la notion de sororité (l’album de musique Sorøre d’Amel Bent, Camélia Jordana et Vitaa, le livre collectif Sororité dirigé par Chloé Delaume, le film Promising Young Woman d’Emerald Fennell). Votre roman apporte une nouvelle pierre à l’édifice. La sororité est-elle une notion importante pour vous ?

La sororité est une notion que je trouve très intéressante car l’amitié féminine est un thème central dans mon roman.

À titre personnel, l’amitié avec d’autres femmes m’a beaucoup apporté. Dans la littérature et la fiction, les femmes sont le plus souvent mises en scène dans le cadre de relations amoureuses. L’amitié y est plus rarement racontée. D’où mon souhait de montrer un groupe de quatre nanas qui deviennent copines, avec leurs joies et leurs peines, et de relater comment elles y puisent des forces.

Vous ne faites pas l’impasse non plus sur l’enjeu de la représentativité de tous les corps et de toutes les femmes dans la littérature.

L’histoire décrite dans ce roman n’aurait sans doute pas été la même si mes héroïnes avaient été quatre amies blanches issues du même milieu social. Et écrire sur des femmes aux apparences, aux couleurs de peau différentes et originaires de milieux sociaux variés correspondait davantage à ma (notre ?) réalité.

La problématique de la représentativité est un sujet sur lequel de nombreuses associations et collectifs prennent la parole, comme Afrogameuses. C’est un collectif qui est souhaite représenter et unir les voix des femmes gameuses noires et afro-descendantes dans le milieu des jeux vidéo.

Quand on se penche sur l’enjeu de la diversité dans la tech, souvent cela se limite à évoquer l’égalité entre hommes et femmes. C’est effectivement un sujet extrêmement important. Néanmoins, être une femme blanche dans la tech, ce n’est pas la même chose qu’être une femme noire ou arabe ou asiatique ou métisse dans la tech. Dans ce roman, je ne souhaitais pas raconter des histoires qui ne m’appartiennent pas, car je suis une femme blanche, mais il m’a semblé nécessaire de refléter cette diversité et surtout cette réalité.

Un nouveau parallèle avec l’actualité : début juin a été diffusé le documentaire #SalePute de Florence Hainaut et Myriam Leroy sur le cyberharcèlement visant les femmes. Concernant Les règles du jeu, pourquoi a-t-il été aussi inévitable pour vous de traiter cette problématique ?

Mon roman raconte la vie de ces quatre jeunes femmes sur une durée d’environ un an. En raison de leur présence assidue sur Internet et de leur militantisme, il n’aurait pas été réaliste de ne pas évoquer le problème du cyberharcèlement.

Pour preuve, un collectif d’activistes a récemment assigné Facebook en justice à cause – entre autres – de l’inaction de cette entreprise face au cyberharcèlement dont elles sont fréquemment victimes.

De plus, mes héroïnes s’expriment sur le sujet des menstruations sur Internet. Prendre la parole sur ce sujet est souvent un motif de cyberharcèlement de la part de certains internautes qui considèrent que l’on ne devrait pas parler des règles, parce que ce serait « sale » et que cela ne présenterait « aucun intérêt ».

Bien que la lutte contre le tabou des règles progresse positivement ces dernières années, il y a encore malheureusement de mauvaises réceptions par rapport à ce sujet.

Aujourd’hui, les règles sont-elles encore un sujet tabou ?

On remarque une évolution très positive ces dernières années concernant la lutte contre ce tabou. Quand j’étais adolescente, je n’avais pas accès à toute la documentation qualitative qu’il existe aujourd’hui sur ce sujet sur les réseaux sociaux par exemple.

Mais cette situation n’est malheureusement pas identique partout dans le monde. Je constate les progrès mais mon optimisme reste mesuré.

L’espace numérique dans lequel nous évoluons est censé nous appartenir à toutes et tous. En réalité, les voix des femmes sont trop souvent réduites au silence sur de nombreux sujets, et en particulier sur celui des règles.

Dans votre roman, vous évoquez le feminism washing. De quoi s’agit-il ? Et pourquoi avez-vous décidé de traiter cette thématique à travers cette fiction ?

Comme je ne suis pas une spécialiste de ce sujet, je vous recommande le livre Féminisme Washing, quand les entreprises récupèrent la cause des femmes de ma consœur Léa Lejeune, si vous souhaitez trouver une définition précise.

Dans le roman, j’ai exploré cette piste de réflexion : est-ce que le féminisme est soluble dans le capitalisme ? En d’autres termes, est-ce que le féminisme se vend, s’achète et se télécharge ?

Par exemple, le personnage d’Aanvi incarne ces interrogations. C’est la directrice d’un incubateur spécialisé sur des projets relatifs au féminisme et au lancement de start-up. Elle ne travaille quasiment qu’avec des femmes. Néanmoins, Aanvi a une position radicalement différente de celles de mes héroïnes. Elle représente la notion controversée et remise en cause ces dernières années de la « girl boss » : la femme qui entre dans un système sexiste et qui finit malgré tout par y adhérer en renonçant à ses idéaux. Elle a été poussée à les céder pour réussir à exister, à convenir et à se conformer à cet écosystème. À l’inverse, mes héroïnes tentent de ne pas perdre leurs convictions. Dans les deux cas, mes héroïnes comme Aanvi sont victimes de ce système.

La fin de votre roman est surprenante. Quelle est votre définition du succès ? Doit-on renoncer à ses idéaux pour remplir son frigo ?

Bonne question, mais difficile d’y répondre sans spoiler. Le succès et l’échec sont deux choses que je voulais interroger à travers ce roman.

S’agit réellement d’une réussite lorsque l’on finit par porter un projet qui ne ressemble en rien à notre idée initiale ? Comment et pourquoi cette idée ambitieuse devient problématique voire néfaste ?

Est-il préférable d’échouer plutôt que de triompher avec un mauvais projet ?

Qui va décider que la start-up que mes héroïnes avaient imaginé au départ devienne si différente à l’arrivée ? La start-up est-elle le modèle absolu auquel il faut se conformer ? Pourquoi ne pas lancer plutôt une association ? Ou faire de l’open source (logiciels libres de droits, téléchargeables et modifiables gratuitement) ? Par exemple, dans la Menstrutech, il existe des projets open source qui règlent en partie certains problèmes éthiques.

J’ai volontairement insisté sur la naïveté de mes personnages pour qu’elles se confrontent à ces questions et suivent sans trop se méfier de mauvais conseils. Mais la fin du roman va leur rendre leurs rôles d’héroïnes.

Dans la liste de vos remerciements à la fin du livre, vous en adresser un à la chanson « Welcome To The Black Parade » du groupe My Chemical Romance « sans laquelle ce roman n’aurait peut-être jamais été publié ». Pourquoi ?

J’ai rencontré mon éditrice lors de la soirée de lancement de la bande dessinée C’est comme ça que je disparais, de mon amie Mirion Malle. Avec Mirion, nous avons chanté à cette occasion en karaoké sur « Welcome To The Black Parade ». Le lendemain, j’ai envoyé un mail à La Ville Brûle pour leur proposer d’éditer Les règles du jeu. Comme on ne se connaissait pas, je leur ai dit que j’étais la personne qui avait chanté sur le tube de My Chemical Romance. Mon grand talent de chanteuse m’a donc ainsi permis d’attirer l’attention d’une éditrice (rires) !

C’est Anna Wanda Gogusey qui a créé l’illustration de la première de couverture de votre roman. Comment est née votre collaboration ?

C’est mon éditrice qui m’a proposé de travailler avec elle. J’ai accepté sans hésiter ! Anna Wanda Gogusey est une talentueuse illustratrice dont j’apprécie beaucoup le travail. Elle a notamment réalisé les dessins du livre pour enfant Ma maman est bizarre, écrit par Camille Victorine. Plus récemment, elle a illustré le livre de Marie Kirshen Herstory – Histoire(s) des féminismes. Ce dernier vulgarise de nombreuses notions relatives aux féminismes.

Prochaines dates de dédicaces de Lucie Ronfaut-Hazard : le 19 juin à la librairie l’Affranchie à Lille et le 26 juin à la librairie Rougier et Plé-Guerlin à Reims.

Propos recueillis par Lucile COPPALLE

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