L’industrie du jeu vidéo en quête de parité

Très largement minoritaires dans les années 90, les femmes sont aujourd’hui mieux présentes dans l’industrie du jeu vidéo à la manette comme à la création. Cependant, la parité est encore loin d’être atteinte dans le premier secteur culturel français. Depuis 2017, des bénévoles ont créé plusieurs associations pour favoriser la mixité dans un domaine exagérément masculin. Témoignages.

Game designer, level artist, esport… La palette de métiers de l’industrie du jeu vidéo est bien fournie. Pourtant, malgré cette variété d’emploi, on constate une nette sous-représentation des femmes dans le secteur. Selon le baromètre annuel du jeu vidéo en France publié par le Syndicat national des jeux vidéos, 48% des joueurs sont des femmes. Une progression certaine par rapport à l’année 1999 où elles ne représentaient que 10% des adeptes. Pourtant, au sein même de l’industrie, on est encore loin de la parité  : 15% dans les studios de développement, 25% dans les écoles et 5 à 10% dans l’e-sport. Claire*, environment artist et enseignante, affirme qu’elles ne représentaient qu’un tiers des élèves de son école. “Moi j’étais sur un cursus artistique, sur des cursus qui ne l’étaient pas c’était pire”. Anaïs Simonet, présidente du studio indépendant Fireplace Games a fait le même constat dans son école. “Du côté des games designers, il y avait deux filles dans toute la promo”. Dans les studios, même constat : “tous les gens qui étaient assis autour de moi étaient des mecs.”

De plus, le milieu est touché par une vague de scandales de harcèlement, d’agressions sexuelles ou encore d’accusations de viols depuis la grosse affaire du Gamergate en 2014. Dernier en date, l’été dernier : de nombreux témoignages de victimes s’étaient alors multipliés sur les réseaux sociaux, entachant de grands noms du jeu vidéo, dont le fleuron français Ubisoft. Une libération de la parole des joueuses, développeuses, créatrices d’une ampleur jusqu’alors inédite. Dans l’entreprise de Claire, dont nous tairons le nom, il n’y avait pas d’étonnement. “Il peut y avoir des gros lourds, des comportements que l’on n’ose pas dénoncer. » Dans certaines entreprises du secteur, les révélations chocs furent une véritable prise de conscience générale. “Il y avait probablement besoin de remettre à plat certains principes du bien-être en entreprise”.

Promouvoir la mixité

Face à ce constat, des associations émergent en France pour favoriser la mixité dans le secteur à l’image de ce qui pouvait déjà exister dans les pays anglo-saxons. L’objectif de Women in Games – antenne française de l’association née à Londres – est de multiplier par deux le nombre de femmes et de personnes non-binaires dans l’industrie en 10 ans. Ses actions sont multiples : programmes de formation à la prise de parole, atelier CV, marrainage… “L’objectif de cette asso n’est pas de remplacer tous les hommes par des femmes ou de mettre les hommes à l’écart” affirme Anaïs. La jeune femme a rejoint l’association dès les premiers jours de sa branche française en 2017. Motivée, elle s’investit dans l’organisation d’événements et devient modératrice sur le Discord de l’association. C’est grâce à WIG que la character artist a pu rejoindre ses collègues – tous de la gente masculine –  à l’Independent games festival de San Francisco pour leur jeu “En Garde !”

Noëlie Roux – présidente et rédactrice en chef de Game’her – est d’abord développeuse, une formation majoritairement masculine. Joueuse, elle trouve des similitudes entre “le monde de la tech” et le monde du jeu vidéo, et décide d’intégrer l’association en 2018. « L’objectif de l’association est de développer un environnement sain pour tous les joueuses et joueurs qui souhaitent s’investir dans le jeu vidéo.” La structure bénévole essaye de promouvoir la mixité dans la pratique professionnelle ou de loisir de l’e-sport, à travers des actions de communication ou des articles, notamment sur les réseaux sociaux. Elle crée également des équipes mixtes pour participer à des “lan”, des tournois en réseau local, notamment sur le jeu “League of Legends”.

Au niveau des recrutements, on n’a pas le même nombre de CV masculins et féminins. Claire*

Une équipe mixe de Game’her lors d’un tournoi LOL (League of Legends) – Crédit Game’her
A travers le Game’her challenge, l’association fait s’affronter équipes féminines, masculines et mixtes dans un tournoi de league of legends. Visuel – Kini_Art

Dans cette situation, il demeure une question d’éducation essentielle, selon Claire*. L’absence des femmes dans le milieu s’explique avant tout par le peu d’entre elles qui s’oriente vers ce secteur. Selon elle, avant de s’occuper à ces inégalités dans les entreprises de jeu vidéo, il faut s’attaquer aux écoles et “dédiaboliser ce côté [c’est un] milieu de mec”. Women in Games développe toute une communication auprès des jeunes filles sur les métiers du jeu vidéo, avec des interventions dans des salons publics et dans les écoles. Pour Noëlie Roux, “les jeux vidéos et l’histoire ont beaucoup souffert du marketing genré”, qui a cultivé ce préconçu que le jeu vidéo est fait pour les hommes. Certaines associations s’associent pour créer des programmes originaux comme le podcast “Et toi tu joues” en partenariat avec Women in Games, qui met en avant des femmes dans l’e-sport et leur parcours professionnel.

Cependant les associations comme Game’her ou Women in games ne font pas consensus. Pour Claire*, leur démarche touche légèrement à la discrimination positive. “Si demain on devait considérer qu’il y a une totale égalité de compétences ou d’opportunités, […] être une femme ne devrait pas être un paramètre qui existe.”  Pour la professionnelle, ce genre d’initiative viserait à penser que les femmes ont besoin d’aide pour s’intégrer dans le milieu. Elle reconnaît toutefois l’importance de ces initiatives pour faire évoluer les choses plus rapidement. Noëlie Roux comprend cette prise de position. Selon elle, cela reste aujourd’hui compliqué pour une femme de s’identifier s’il n’y a pas de modèle féminin mis en lumière. “Pour faire un grand pas vers l’avant, il faudrait qu’on ait des modèles masculins qui portent ce message de mixité pour équilibrer la balance”.

*le prénom a été modifié 

Texte : FLORA GRANCHETTE – Infographie : MATTEO URRU

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