À Lille, hommage aux victimes du massacre du 17 octobre 1961

Hier, sur la place de la République à Lille, plusieurs dizaines de personnes se sont réunies à l’appel de l’association Tutti Frutti International pour commémorer le soixantième anniversaire du massacre de manifestant·es algérien·nes à Paris.

« En 1961, le préfet de Paris avait imposé un couvre-feu. Pas un couvre-feu comme celui que nous connu récemment, mis en place à cause de la situation sanitaire liée à la Covid-19. Ce couvre-feu ciblait uniquement les Algériens, c’est pour cela que l’on peut le qualifier de raciste », relate Mohamed Bousnane – président de l’association Tutti Frutti International et porte-parole du collectif régional des Algériens de France – au début de son discours devant la préfecture du Nord.

Plusieurs dizaines de personnes l’écoutent attentivement, dont de nombreux enfants. L’événement est familial. Ajar, âgée de onze ans, découvre à l’occasion de cette commémoration le drame qui s’est déroulé il y a soixante ans. « C’est important pour moi de lui apprendre et de lui transmettre cette mémoire », souligne Nahida Bennadji, mère d’Ajar et membre de Tutti Frutti international.

Mohamed Bousnane en train de prononcer son discours sur la Place de la République à Lille lors de la commémoration du massacre du 17 octobre 1961 ©Lucile Coppalle (17/10/2021)

« Des milliers d’Algériens et d’Algériennes avaient répondu à l’appel du FLN pour participer pacifiquement à une manifestation. Pacifiquement ! Pourtant il y a eu des répressions policières, des assassinats et des noyades d’hommes, de femmes et d’enfants », poursuit M. Bousnane. Mais « pas de victimisation », insiste-t-il, « nous sommes là pour effectuer notre devoir de mémoire ».

Belkacem Belgaid – le consul général d’Algérie à Lille, deuxième et dernier intervenant à prononcer un discours au micro – soutient les propos de M. Bousnane : « Cet événement est très important pour nous les Algériens. Nous sommes réunis pour rendre hommage aux victimes de la répression policière aveugle qui a eu lieu ce jour-là. C’est un jour historique qui a pourtant été longtemps oublié. »

Belkacem Belgaid en train de prononcer son discours sur la Place de la République à Lille lors de la commémoration du massacre du 17 octobre 1961. Mohamed Bousnane se tient à ses côtés ©Lucile Coppalle (17/10/2021)

Après ces deux prises de parole, toutes les personnes présentes respectent une minute de silence. Puis des chansons engagées sont diffusées, comme « Ayema âzizen our tsrou » (« Ô ! mère chérie ne pleure pas ! ») de Farid Ali, chanteur algérien et militant du FLN pendant la guerre d’Algérie.

Des gerbes sont ensuite déposées sur le sol, près de celles laissées par la municipalité de Lille quelques heures plus tôt.

Gerbes déposées sur la Place de la République à Lille en hommage aux victimes du massacre du 17 octobre 1961 © Lucile Coppalle (17/10/2021)
Trois commémorations distinctes

Le matin même, la mairie de Lille rendait également hommage aux victimes du 17 octobre 1961. Pourquoi ne pas avoir organisé une seule et unique cérémonie réunissant tous les acteurs souhaitant commémorer cet événement historique ?

« Je trouve désolant que la Ville de Lille n’ait pas associé les Lillois à cette commémoration. Pourquoi faire cela dans l’entre-soi ? », se demande Ali Douffi, conseiller à la Métropole Européenne de Lille (MEL) et membre du groupe politique de centre-droit Métropole Avenir.

M. Bousnane regrette pareillement que les associations n’aient pas reçu d’invitation. En raison de cette « exclusion », Tuttifrutti International a décidé de « mener par [eux]-mêmes cette commémoration » dimanche après-midi.

Mais M. Bousnane ajoute que les associations qu’il représente souhaiteraient qu’un seul hommage soit tenu à partir de 2022, en présence de tous les acteurs concernés. « Nous ne sommes pas du tout opposés à la Ville de Lille, loin de là, nous souhaitons simplement être entendus », précise-t-il.

Mabrouk Zouareg – adjoint au Maire d’Hellemmes en charge des solidarités et vice président du CCAS (Centre Communal d’Action Sociale) – s’accorde avec Messieurs Douffi et Bousnane sur ce point : « L’idéal serait que l’année prochaine soit tenue une seule et même manifestation puisque nous commémorons tous le même événement avec des messages tout à fait similaires. » Il a préféré se rendre à cette cérémonie plutôt qu’à celle du matin organisée par ses collègues. « Je trouvais que c’était plus opportun de venir cette après-midi en présence des familles des Algériens et des Algériennes qui ont vécu cela à travers leurs parents et grands-parents. »

Mabrouk Zouareg et Ali Douffi ont eux aussi des racines algériennes. « L’un de mes oncles m’a raconté qu’il avait participé à la manifestation du 17 octobre 1961 avec d’autres membres de notre famille. Il a dû s’enfuir, se réfugier et il a survécu. Malheureusement ses cousins germains n’ont pas eu cette chance-là. Ils sont décédés. Ils ont été ligotés et jetés à la Seine », relate M. Zouareg.

La veille, samedi 16 octobre, le collectif de Solidarité avec la Lutte du Peuple Algérien (CLSPA 59) organisait aussi sur la place de la République son propre hommage aux victimes du massacre de 1961.

Les membres de ce collectif sont revenus ce dimanche après-midi pour exprimer leur contestation à l’adresse des organisateur·rices de la commémoration. Au début de la cérémonie, alors que M. Bousnane entame son discours, un membre du CLSPA 59 lui hurle « Personne ne t’as élu ! Personne ne t’as désigné ! ». « Chut ! » lui répondent aussitôt des personnes dans la foule. Les militants du CLSPA 59 restent donc en marge du rassemblement.

« Nous leur renions le droit de commémorer quoi que ce soit qui est lié à la mémoire du peuple algérien. Nous considérons qu’ils ne représentent pas le peuple algérien, qu’ils sont des confiscateurs et des spoilateurs. C’est pour crier cela que nous sommes ici », explique l’un des membres du CLSPA 59 qui souhaite rester anonyme et s’exprimer au nom du collectif.

Membres du collectif de Solidarité avec la Lutte du Peuple Algérien (CLSPA59) en marge de la commémoration du massacre du 17 octobre 1961 sur la Place de la République à Lille ©Lucile Coppalle (17/10/2021)

« On est ouverts à toutes les diversités d’opinion, mais il faut respecter les moments solennels comme celui là », répond M. Bousnane. « Il y a des moments où certaines revendications n’ont pas lieu d’être. Aujourd’hui nous ne sommes pas en train de débattre sur la question de la gouvernance algérienne, nous faisons notre devoir de mémoire. »

Stèle ou lieu renommé « 17 octobre 1961 » ?

Un autre désaccord concerne le choix du futur monument emblématique qui permettra aux familles franco-algériennes lilloises de venir se recueillir toute l’année : une stèle et/ou un lieu public (une place ou une rue par exemple) dédié au 17 octobre 1961 ?

À Paris, la municipalité a fait le choix d’installer une stèle commémorative. En 2019, la maire de la capitale Anne Hidalgo l’inaugurait sur le pont Saint-Michel.

Messieurs Douffi et Zouareg ne tranchent pas, ils sont favorables aux deux propositions. À propos du lieu où pourrait être installée la stèle, M. Zouareg l’imagine sur la Place de la République à Lille : « Avoir une stèle en face de l’une des plus importantes préfectures de France serait un clin d’œil historique assez formidable ».

Mais certains acteurs associatifs rejettent cette suggestion : « Nous pensons que matérialiser un lieu ciblé vaut mieux qu’une stèle », départage M. Bousnane.

Racisme passé et présent

« Je suis née en France et j’ai grandi dans les corons miniers avec d’autres familles italiennes, polonaises, marocaines… Il n’y avait pas de racisme, contrairement à aujourd’hui », déplore Fatima Chemakhi, également membre de Tutti Frutti International.

Un constat partagé par M. Bousnane qui remarque « une progressive libération de la parole raciste, c’est-à-dire de la parole délinquante. Il ne s’agit donc pas de liberté d’expression. »

D’où l’inquiétude de Mme Bennadji, qui redoute que « [s]es enfants soient discriminés en raison de leurs origines algériennes ».

M. Bousnane alerte sur les « propos de polémistes dans les médias français qui tendent à s’attaquer de façon ciblée aux maghrébins mais en particulier à la communauté franco-algérienne, qui est une composante importante de la population française issue de l’immigration. Il faut arrêter de s’attaquer aux identités des personnes. »

À propos du rôle des médias, Mesdames Bennadji et Chemakhi s’étonnent de la forte médiatisation actuelle – moindre lors des années précédentes – de la commémoration du 17 octobre 1961. Elles émettent l’hypothèse que cela s’explique par le fait que l’année 2021 coïncide avec le soixantième anniversaire de ce drame.

Et les tensions actuelles entre les gouvernement français et algériens (diminution des visas, rappel de l’ambassadeur d’Algérie en France, interdiction de survol de l’Algérie imposée aux avions militaires français en route vers le Sahel, querelles mémorielles etc.) expliquent-elles aussi cet intérêt inédit des médias ? Difficile d’y répondre. Sur la problématique de la diminution des visas par exemple, M. Bousnane indique que les familles de binationaux installées en France « ne souhaitent pas être des otages de la diplomatie française ».

LUCILE COPPALLE

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