« Métiers genrés : ils cassent les codes” (1/3) : Orlane Fraud, une chauffeuse poids lourd qui fait taire les stéréotypes

Alors que de plus en plus de métiers jusqu’à maintenant exclusivement pratiqués par un unique genre commencent à se pluraliser, Cube a décidé de partir à la rencontre de ces hommes et femmes, acteurs du changement, qui ont décidé de s’affranchir du poids des stéréotypes ancrés au sein de notre société. Pour l’épisode 1 de cette envoûtante trilogie de portraits, nous avons fait la connaissance de Orlane Fraud, chauffeuse poids lourd en devenir qui vient à peine de terminer sa formation. Elle nous parle un peu plus de son métier, de son parcours professionnel atypique mais ambitieux, ainsi que de sa place en tant que femme dans l’exercice de ce merveilleux métier. 

D’après le dernier rapport EVE et Donzel, publié en 2015 et portant sur l’évolution de l’égalité professionnelle, les femmes conductrices de véhicules ne représentent que 10,5 % de l’ensemble des membres de la profession. Orlane Fraud fait partie de ces femmes qui ont tenté de se faire une place dans ce milieu, encore aujourd’hui, très masculin…

Portrait de Orlane Fraud – 05/11/2021

UN PARCOURS PROFESSIONNEL ATYPIQUE

Dès le début de l’entretien, Orlane nous l’annonce d’emblée : elle a réellement commencé à travailler du haut de ses 14 ans, d’abord dans un tout autre domaine, mais pas des moindres : la restauration. Dans ce secteur, où les femmes demeurent également sous-représentées, notamment dans les postes hauts placés hiérarchiquement, Orlane a accompli la prouesse de devenir “gérante de cafétéria pendant plusieurs années. »

« J’ai choisi la cuisine un peu par hasard (…) à 14 ans, on ne sait pas trop quoi faire plus tard »

Et puis, comme pour beaucoup d’autres secteurs, la pandémie que nous connaissons malheureusement si bien a tout emporté : « J’ai été licencié à la suite du COVID. (…) Il y a eu environ 2000 licenciements sur toute la France rien que pour la chaîne de restauration dans laquelle j’exerçais. » Ce fut alors le moment, comme pour bon nombre de Français, d’une remise en question sur son devenir professionnel, et c’est le choix du coeur qui l’a remporté : “J’ai toujours voulu être chauffeuse poids lourd (…), j’ai toujours adoré conduire.”

En deux temps trois mouvements donc, le pas fut franchi, et la formation prise : Orlane en est maintenant à son troisième et dernier mois de formation : « Comme je suis dans le cadre d’une reconversion, ma formation est accélérée et très courte.” C’est une formation bien chargée, mais complète, qui allie théorie et pratique : “On y apprend les notions fondamentales de mécanique et de circulation, comme par exemple savoir changer une roue (…) mais nous sommes le plus souvent sur la route pour s’entraîner aux manœuvres. » Si elle obtient son permis poids lourd, reconnu par l’Etat, Orlane pourra donc bientôt travailler pour une entreprise de marchandises de renommée nationale voire internationale. 

CASSER LES CODES LEGITIMEMENT

Lorsqu’on lui demande en quoi elle casse les codes, Orlane admet que son métier est peu commun pour une femme, alors qu’il y a 2 femmes pour 4 hommes dans son groupe de formation : “On a du mal à s’imaginer un bout de femme d’1m60 conduire un gros camion (…), ce n’est pas dans l’imaginaire collectif du chauffeur poids lourd bien costaud et imposant. » Pour autant, Orlane se sent absolument à sa place dans cette nouvelle voie : “Durant ma formation, j’ai vraiment travaillé avec des hommes compréhensifs, qui m’ont notamment conseillée et aidée sur des questions de mécanique un peu complexes ou des manœuvres difficiles à réaliser. »

“Les nouvelles générations ont compris qu’il fallait tendre vers plus de mixité, et je trouve cela essentiel”

Mieux encore, les femmes ont certains atouts que les hommes n’auraient pas forcément dans l’exercice d’un tel métier, notamment sur le plan de la sociabilité : “Les femmes sont souvent plus à l’aise dans le relationnel avec nos prestataires, là où les hommes pourront être moins clairs et courtois envers les clients.” Orlane fait d’ailleurs de la politesse et la bonne humeur des qualités primordiales pour devenir chauffeur.se poids lourd !

STEREOTYPES DE GENRE ET REFORMES EDUCATIVES : MEME COMBAT !

Au gré de nos échanges constructifs, nous remarquons que la question des stéréotypes de genre dans le milieu professionnel est assez proche des discriminations à l’encontre de certaines formations du supérieur : ce sont bien des réformes majeures dans le champ de l’éducation qui doivent être entreprises afin de mieux valoriser l’ensemble de ces métiers manuels, complètement dévalorisés au profit d’études longues vers lesquelles la majorité des élèves français se dirigent. Ainsi, pour la mixité, il en est de même, l’école doit prendre ce rôle plus à coeur de présenter à la fille autant qu’au garçon les différents métiers qu’il ou elle est en capacité d‘exercer , ce qui n’est pas encore assez le cas pour Orlane. « Il ne devrait pas y avoir de sous-métiers. Contrairement à nous, les pays du Nord l’ont très bien compris en proposant des pédagogies plus pragmatiques qu’en France.”

“On ne met pas assez en avant les métiers manuels”

UN BEL AVENIR PROFESSIONNEL EN PERSPECTIVE

Pour Orlane, au terme de ces 3 mois de formation, le trajet semble tout tracé, et il se fera essentiellement sur autoroute : “Je risque, en effet, de beaucoup voyager (…) c’est un métier qui peut me faire sillonner tous les pays d’Europe, potentiellement jusqu’en Russie.” Elle a aussi conscience des nombreuses contraintes qu’impose son métier, notamment le fait qu’elle devra régulièrement s’absenter de chez elle et souvent rouler de nuit : “On ne choisit pas ses horaires, nous sommes dépendants d’un planning que nous devons respecter à la minute près. Contrairement à de nombreux métiers dans le tertiaire, nous ne pouvons pas faire d’heures supplémentaires. » Mais, tout métier a aussi ses inconvénients qui ne sont que peau de chagrin quand on aime ce que l’on fait : “C’est un métier qui est vraiment apprécié et vécu à 100 %, du moment que l’on en fait une passion !”

Nous vous retrouverons très prochainement pour la suite de notre périple sur l’autoroute de la mixité professionnelle, avec, on l’espère, par souci d’équité, un homme qui témoignera de sa profession insolite…

BENJAMIN MOINDROT

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