Mineurs, prostitution, prévention, l’éternelle répétition ?

La prostitution des mineurs,  un des angles morts des politiques publiques, en voie de guérison ? Le rapport de 2021, élaboré par le département du Nord, révélait l’inquiétant constat de la prostitution des mineurs. Un iceberg qui n’a pourtant pas encore montré son entière face cachée.

Même à la suite des multiples rapports du Ministère de l’Intérieur, de 2010, au rapport de 2019, jusqu’à celui de 2021, le fléau persiste. En 2019, le rapport du gouvernement visant “à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées”, un rapport concernant notamment l’évaluation des dispositions de la loi du 13 avril 2016, mettait en avant l’incompatibilité entre l’utilisation de l’outil quantitatif et le phénomène de la prostitution des mineur(s). Le ministère de l’Intérieur et ses services d’inspections générales de l’administration, de la justice, mais aussi des affaires sociales, ne sont pas en capacité de partager des données précises : un “chiffre noir” de la prostitution (Noëlie Jouenne-Peyrat, assistance de justice, chargée d’enseignement) qui assombrit les perspectives d’amélioration.

Un problème de définition sous-jacent ?

L’impossibilité, pour les services sociaux, d’établir une “vraie” définition de ce qu’est la prostitution, en s’accordant sur les comportements alarmistes, les caractéristiques communes, pourrait être l’une des clés pour comprendre et agir sur ce phénomène. 

Pour Anne Devreese, directrice générale adjointe, déléguée “enfance famille jeunesse” du département du Nord, la réponse semble claire. Lors d’une interview pour Public Sénat, la directrice générale adjointe admettait que les chiffres sur la prostitution leur avaient permis de pouvoir constater, méthodologiquement, que les critères de définition de la prostitution pouvaient différer. Une différence de critères entretenue entre les différents “lieux d’études”, et notamment entre “travailleurs sociaux de rue” et les “travailleurs des maisons d’enfants” .  

La partie cachée de “l’iceberg de la prostitution” des mineur(e)s se caractérise notamment par l’utilisation des réseaux sociaux : un phénomène encore plus vicieux, entraînant les futures victimes de plus en plus facilement. Une “nouvelle prostitution”, plus discrète, qui complique l’accès aux données. Le rapport de 2021 révélait que seulement 145 mineurs, dans le département du Nord, avaient été identifiés en tant que victimes de la prostitution. Un chiffre minime, face aux estimations des associations, comme pour l’association Agir contre la prostitution des enfants (ACPE) . En France, elle estime “entre 10 000 et 15 000 mineurs” touchés contre entre “7000 et 10000” pour le gouvernement français (selon le rapport de 2021).

Ce constat alarmant pousse les associations à se dépasser, sur le terrain mouvant de la prostitution des mineur(e)s, et ce, depuis bien des années déjà. Zoom sur deux organismes, notamment implantés dans la région lilloise, le mouvement associatif du NID et l’association SOLFA. 

Ces assocations qui cherchent à agir

Le mouvement associatif et public du NID, fervent défenseur de l’appellation “victimes” de ces individus mineurs concernés par la prostitution, a vu le jour il y a près de 70 ans. Près de 6000 contacts à travers une trentaine d’agglomérations, présents au sein de 17 départements, afin “d’aider”, de « porter », de “soutenir”, les victimes, en les rencontrant, les accompagnant, en leur redonnant confiance. Ces victimes fondent le mouvement, puisque certaines d’entre-elles en sont membres. En prêtant attention aux demandes des usagers, à leurs histoires, en les rencontrant et en les accompagnant, le mouvement arrive à créer des interventions, des actions ciblées. En 2004, le mouvement du NID a partagé la première enquête sur “les clients de la prostitution en France”, dans sa revue « Prostitution et société« .

Toujours dans cette logique d’écoute, le mouvement publie des témoignages, notamment sur la prostitution des mineurs. Le NID considère que la sensibilisation et le partage de l’information est un véritable “levier” afin de pouvoir changer les mentalités, le “regard” que la société peut porter sur ces victimes, un levier qui pourrait même changer leurs situations. Un autre levier défendu, depuis les années 1960, reste le levier juridique. De bons résultats résulteraient forcément d’une bonne application de la loi, selon eux : le groupe associatif accorde une importance particulière au soutien des victimes, notamment juridiquement, grâce à la plaidoirie également. Un investissement démontré dans le soutien qu’ils apportent aux victimes, notamment en 2016, lors de leur plaidoirie afin d’obtenir la mise en place sur tout le territoire et dans tous les domaines de la loi contre le système prostitutionnel (loi du 13 avril 2016).

L’investissement financier dans la lutte contre la prostitution des mineurs est encore un autre levier, dans l’attente d’une efficacité prouvée. Le directeur du pôle protection de l’enfance de l’association SOLFA a annoncé l’ouverture d’un centre pour jeunes filles victimes de la prostitution. Une grande première. La volonté est claire, continuer la lutte avec différentes techniques, différents angles d’attaque. En décembre 2021, l’ouverture de ce centre dans un lieu éloigné, paisible, permet aux jeunes filles de se ressourcer, de se retrouver, de se reconstruire, de se préparer à réintégrer la vie sociale. Pour l’exécution de ce programme, l’association touchera 2 millions d’euros, sur deux ans.

Cependant, les associations n’idéalisent pas la situation. Ils réalisent que ces jeunes filles retomberont sûrement dans les filets de la prostitution, dès la sortie du centre. Cependant, l’association SOLFA tient à leur fournir les meilleurs soins, une écoute, afin d’anticiper ce retour vers le passé. Sans accès aux réseaux sociaux durant un mois, ces jeunes volontaires seront nourries, logées, auront accès à des activités “rurales”, apprendront à s’occuper de soin, de leurs foyers : un programme “test” sur 2 ans, pour un accueil d’une quinzaine de jeunes filles assez proche des valeurs de SOLFA. Tout comme le NID, SOLFA tient à fonder son action sur l’accueil, l’humanisme, la solidarité.

Le témoignage de Delphine Beauvais, directrice de la structure SOLFA

Pour en savoir plus, nous avons eu l’opportunité d’échanger avec Delphine Beauvais, directrice du pôle violences faites aux femmes, au sein de SOLFA. Travailleuse sociale, éducatrice spécialisée ayant travaillé par-delà les frontières, par-delà les difficultés, auprès de jeunes, auprès des femmes, Delphine Beauvais, après des années d’expériences dans le social, a intégré  l’association, afin de travailler avec ces femmes en tant que directrice de la structure.

Delphine Beauvais travaille au quotidien aux côtés de ses partenaires associatifs, hospitaliers, avec la Justice, l’Éducation nationale notamment : un travail collectif qui “peut être renforcé, pour amorcer une réponse encore plus cohérente, plus coordonnée” selon elle. Un travail monstre pour ces organisations qui dédient leur temps à l’écoute, à l’accompagnement d’autrui, un investissement au quotidien en externe, mais aussi, en interne :  “ Être directrice d’une telle structure, c’est ainsi assurer la pérennisation des postes de salariés, développer des projets, être en lien avec le politique, avec le financeur, c’est gérer la gestion quotidienne du service autour de soi, afin de créer un cadre de travail sécurisé et bienveillant. » Pour ce service, chaque nouvelle rencontre auprès des femmes, des enfants, permet “de les entendre sur leurs besoins, sur leurs attentes, leurs préoccupations, de développer, de renforcer les actions”. Une lutte quotidienne pour ces membres, qui ne cesse de « conscientiser« , d’ouvrir la réflexion également aux hommes, “sensibiliser par la culture, dans la presse, dans l’activité professionnelle, dans la société”. C’est notamment de cette réflexion, mais également, en prenant en compte la hausse de l’activité de prostitution, que le projet de dispositif d’accueil pour mineures a été concrétisé en 2021. Un projet faisant suite au processus d’accueil de ces jeunes filles, au sein de maisons à caractère social, déjà bien en place depuis quelques années. 

Ce projet, sous la direction de Jean-Yves Jalain, président de SOLFA, rassemble toute une équipe, et accueille à l’heure actuelle six jeunes filles volontaires. Un “dispositif essentiel et en adéquation avec les besoins identifiés« , qui est censé faire ses preuves, dans l’avenir. 

Bientôt l’ouverture de centres d’accueils ouverts également aux jeunes garçons, eux aussi, touchés par la prostitution ?

LINA SIDI-MOUSSA

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