Environnement et campagne présidentielle, une relation qui n’accroche pas 

Rapport du GIEC, marches pour le climat, Débat du siècle… les tentatives pour remettre les enjeux environnementaux au centre des débats se multiplient, sans jamais arriver à les y installer durablement.

Ce devait être la date qui allait (vision peut-être naïve) tout changer. Le 28 février dernier était publié le second volet du sixième rapport du GIEC, portant sur « Impacts, adaptation et vulnérabilité », avec un bilan toujours plus désastreux. Le débat présidentiel allait sortir d’une période malsaine de frénésie sécuritaire, les questions climatiques auraient été enfin traitées sous un autre angle que « Les éoliennes c’est moche », la justice environnementale aurait trouvé sa place sur les plateaux télé… Et puis non. Non, car aussi incroyable que cela puisse paraître, un dictateur russe a envahi l’Ukraine quatre jours plus tôt, faisant peser une menace sur l’humanité plus imminente encore que celle climatique. Un sentiment de rendez-vous raté, sept mois après un premier volet du rapport du GIEC éclipsé des médias par l’arrivée de Messi au PSG, pour le succès que l’on connaît.

Un rapport qui laisse sans voix

Pourtant, le deuxième volet du rapport du GIEC a tout pour animer les débats. Contrairement au premier volet, qui traitait du constat de l’aggravation du réchauffement climatique, il met au cœur de son objet d’étude les populations, c’est-à-dire le public des médias.

Le constat est sans appel : les effets du dérèglement sont maintenant généralisés et souvent irréversibles. 3,3 à 3,6 milliards d’êtres humains vivent aujourd’hui dans des « contextes qui sont hautement vulnérables au réchauffement climatique ». Le Secrétaire des Nations-Unies Antonio Guterres l’a même qualifié d’« atlas de la souffrance humaine et une accusation accablante de l’échec du leadership climatique ».

Mais ce rapport semble rendre les grands médias aphones : selon le baromètre de l’Affaire du Siècle, seuls 2,7 % des sujets médiatiques pendant la campagne présidentielle concernent les enjeux climatiques. Ce chiffre est même tombé à 1,5 % la semaine suivant la parution du deuxième volet du sixième rapport du GIEC.

Déni ? Peur de rendre anxieux son public? Ces questions sont souvent posées concernant les médias, mais quand on voit l’omniprésence de sujets sur la menace de guerre nucléaire en cours, on en revient au même point : que manque-t-il ? D’autant que comme le rappelle le journaliste Stéphane Foucart dans un édito au Monde, guerre en Ukraine et enjeux climatique sont les deux faces d’une même pièce, celle de « Notre addiction aux énergies fossiles » qui « nourrit le réchauffement climatique et finance la guerre qui nous menace ».

Marcher pour résister

Face à l’impossibilité d’influencer le débat présidentiel, la résistance s’organise. Première étape, les marches « Look up », organisées dans toute la France le 12 mars dernier. Selon les organisateurs, elles auraient rassemblé 80 000 manifestants dans 135 endroits différents, dont 32 000 à Paris.

Manifestants en tête de cortège à Paris, le 12 mars.
Crédit photo : Josué Toubin – Perre

En queue de cortège, quelques scènes incongrues valaient le détour : les chars de différents candidats de gauche se côtoyaient, ainsi que ceux d’associations pro et anti-nucléaire. On sent qu’au-delà de la volonté de s’afficher et des divergences idéologiques, l’essentiel était ailleurs : manifester pour faire parler des enjeux climatiques, quel que soit son courant écologique.

L’atomisation du débat

Car depuis quelques mois, sur presque tous les plateaux, la même scène se répète encore et encore. Chaque émission ou débat choisit, sous prétexte d’en parler, de dédier un temps spécifique aux questions climatiques, mais presque jamais en tant que thème central, ce qui ramène le temps de débat sur le sujet à 15, voire 10 minutes. Mais comment aborder un sujet si complexe que le dérèglement climatique en un laps de temps si court ? Alors on simplifie, on fait des approximations, et surtout, on se cantonne au seul sujet clivant qui polarise les tensions dont les courbes d’audience raffolent : le nucléaire.

Face à cela, on se sent comme Jean-Marc Jancovici, ingénieur membre du Haut conseil pour le climat et figure décroissantiste pro-nucléaire, sur la chaîne LCP le 24 février dernier. Quand la présentatrice de l’émission Ça vous regarde lui demande ce qu’il a pensé du débat s’achevant entre des représentants de différents partis, qui s’est vite centré autour de la sempiternelle question du nucléaire, il répond mi-lassé mi-amusé « Y’a une époque où on disait […] que le nucléaire c’était 5 % du sujet, 95 % du débat… Voilà… »

Le défi du siècle

Malgré cet appauvrissement intellectuel, ce dimanche 13 mars a eu lieu une tentative intéressante, dans le prolongement des marches pour le climat. Sur la chaine Twitch de Jean Massiet, streamer politique, ce dernier et la journaliste Paloma Moritz du média en ligne Blast ont organisé Le débat du siècle, en collaboration avec les associations fondatrices du mouvement L’affaire du siècle, qui a réussi à faire condamner en justice le gouvernement français pour « inaction climatique » en octobre 2021. Chaque candidat, à l’exception de ceux d’extrême droite, était invité à expliquer seul face aux journalistes pendant 30 minutes son programme environnemental. Y. Jadot, V. Pécresse, P. Poutou, F. Roussel et A. Hidalgo ont ainsi répondu à l’appel.

Les journalistes Jean Massiet et Paloma Moritz lors du Débat du siècle
Crédit photo : Blast

Certes, 30 minutes, c’est encore bien trop court, et certaines approximations ponctuent toujours les phrases des candidats. Mais pour une fois les questions étaient précises, sortant les politiques de leur ritournelle nucléaire, pour parler en profondeur d’agriculture, de mobilités, de biodiversité, de logement, de justice, et même de modes de vies… des sujets à peine effleurés ces derniers mois.

Reste la question de l’audience. Avec 47 000 spectateurs uniques, ce Débat du siècle est bien loin de rivaliser avec les grandes émissions, dont l’audimat se chiffre en millions. Mais il aura eu le mérite de montrer que les questions climatiques peuvent être abordées autrement, mettant en lumière un autre défi de ce siècle : la qualité de l’information.

Josué Toubin-Perre

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