Une matinée à Calais avec Médecins du monde et les conséquences de l’exil sur la santé

L’association Médecins du Monde propose une aide médicale, deux fois par semaine, à des migrant·es à Calais. Les maux de ces personnes exilées racontent leurs conditions de vie actuelles et témoignent de leur long voyage.

« Un exilé m’a expliqué qu’il connaît mieux les rues de Calais que les Calaisiens eux-mêmes ! », se remémore la Docteure M.F., médecin généraliste à la retraite et bénévole depuis quatre ans au sein de Médecins du Monde (MDM) à Calais. « Les exilés arpentent la ville toute la journée. Ces longues marches leur causent souvent des infections aux pieds, mais c’est un moyen pour eux de se réchauffer », détaille-t-elle, emmitouflée dans un épais imperméable et une grande écharpe.

« Se réchauffer », car les températures dépassent rarement les 5°C en ce début décembre. Et sur ce champ près d’une zone commerciale, à cause du vent et de la proximité avec la mer, le ressenti du froid s’intensifie. Pas étonnant que « les pathologies les plus récurrentes soient liées aux conditions météorologiques : rhume, toux, mal de gorge », poursuit la médecin.

Ce matin, le ciel est exceptionnellement clair : peu de nuages et pas de précipitation à l’horizon. La semaine dernière, un autre migrant a confié à la médecin que « jour et nuit, [il] a de l’eau au-dessus et en-dessous de la tête ». Il faisait référence à la pluie et au sol humide.

Comme lui, de nombreuses personnes dorment sans abri. « Les tentes des exilés sont souvent confisquées par les forces de l’ordre. Actuellement, il y a des expulsions par la police toutes les quarante-huit heures », contextualise Sophie Frochisse, ancienne infirmière et aujourd’hui superviseure médicale de MDM.

« Clinique mobile »

La Docteure M.F. se charge de « l’accueil » ce matin là avec une autre bénévole, anciennement orthophoniste. Les deux soignantes se sont rencontrées il y a quelques années à Calais, lors d’une manifestation de soutien aux migrant·es. « L’accueil » est repérable par son auvent bleu monté en quelques minutes, dans lequel une table et quelques chaises sont disposées. L’organisation est bien rodée, malgré une installation délicate à cause du sol boueux et irrégulier.

Les deux professionnelles de santé orientent les patients. Une trentaine de malades ce jour-là. Certains sont conseillés de se rendre à la Pass (Permanence d’accès aux soins de santé) de l’hôpital de Calais, notamment lorsqu’il s’agit de douleurs dentaires ou de problèmes psychologiques.

D’autres personnes sont dirigées vers la « salle d’attente » – alignement de chaises à l’abri du vent jouxtant « l’accueil » –, pour patienter avant de voir un médecin et une infirmière dans la « clinique mobile ».

Indications en plusieurs langues sur la clinique mobile de Médecins du Monde à Calais, le 9 décembre 2021 ©Lucile Coppalle

À l’intérieur de ce camion floqué du logo de l’association, des médicaments sont classés et il y a une table d’examen et un petit bureau. Et un tiroir rempli de chaussettes. L’ambition de Médecins du Monde est de « proposer les meilleures conditions possibles de consultations aux exilés, comme si c’était un cabinet médical tout à fait ordinaire », explique Frank Esnée, coordinateur dans le Nord de l’association.

Fractures et cicatrices

Parmi les maux les plus graves, les migrants souffrent de fractures causées par des chutes : « Les exilés multiplient les tentatives pour escalader les murs de barbelés et monter à bord des camions en direction de l’Angleterre », relate la Docteure M.F. « Ils ont des séquelles parfois très graves : certains boitent temporairement ou à vie », précise-t-elle.

C’est la situation que connaît un migrant soudanais qui préfère rester anonyme pour sa sécurité. Deux bénévoles viennent à sa rencontre car elles remarquent qu’il se déplace à l’aide d’une béquille. Il explique souffrir d’une fracture à la jambe gauche.

Il est déjà pris en charge par le Secours Catholique et par un médecin qui lui a prescrit une opération. Il hésite néanmoins à recourir à cette intervention chirurgicale, par crainte que des policiers ne l’attendent à sa sortie de l’hôpital pour l’expulser. Souhaitant traverser la Manche, le jeune homme redoute également la longue convalescence post-opératoire qui retarderait son départ.

Dans la « clinique mobile », certains migrants dévoilent leurs cicatrices, présentes souvent sur leurs dos. D’après la Docteure M.F., ces blessures sont les « témoins et preuves de la torture qu’ils ont subi en Libye ». Elle souligne que « ces souvenirs sont très difficiles à aborder avec eux, car cela réveille des traumatismes ».

Santé mentale

À l’écart de la « clinique mobile », les membres de Médecins du Monde ont également mis en place une table avec des jeux de société, un tableau noir et des craies. L’objectif ? Proposer un moment de répit et de divertissement. C’est aussi l’occasion de déclencher des discussions moins douloureuses que d’ordinaire entre les soignant·es et les migrant·es. Surtout que le souvenir du naufrage du 24 novembre est encore vif.

Un jeune homme intrigué s’y arrête quelques instants. Il semble hésiter à s’asseoir, et repart finalement en écoutant et en fredonnant la chanson « Sukkar » du chanteur engagé soudanais Abdel Karim Alkabli sur son téléphone.

Un autre migrant s’approche de la table et jette son dévolu sur les craies. Ses mains sont gercées et ont quelques écorchures, mais son visage est détendu et souriant. Il dessine, très concentré, la planète Terre sur le tableau. « D’où viens-tu ? », lui demande Blaise Ruyant, bénévole à MDM depuis un an.

Dessin d’un migrant Soudanais à Calais, le 9 décembre 2021 ©Lucile Coppalle

« Newcastle », répond-il sans hésitation, toujours avec un grand sourire. Devant l’air interloqué de Blaise, l’homme rit et explique dans un anglais impeccable : « J’étudiais à l’Université de Newcastle à Khartoum, et aujourd’hui je souhaite me rendre dans la ville de Newcastle en Angleterre ». Drôle de coïncidence. Ou signe d’un heureux présage pour la suite du voyage de cet étudiant ?

Lucile Coppalle

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