La France et le nucléaire civil

Vieux couple fusionnel et tumultueux. La question du nucléaire a toujours fait l’effet d’une bombe. Cette énergie est aujourd’hui au centre des questions géopolitiques, environnementales et politiques qui alimentent le débat. Entre croissance économique, transition environnementale, avancée technologique et indépendance énergétique, le nucléaire civil en France se présente à la fois comme une des ressources indispensables de demain pour certains, et une inconscience gouvernementale pour d’autres.

Depuis sa découverte, la relation entre la France et le nucléaire a été très mouvementée. Malgré un énorme potentiel, encore inexploité dans son entièreté, le nucléaire a déjà mis en lumière des limites majeures.

Lorsque la France rencontre l’énergie nucléaire.

Dans la recherche nucléaire, la France a été précurseur comme le prouvent les grands noms : Becquerel, Marie Curie, Irène Curie, Frédérique Joliot. Même si c’est l’allemand Otto Hans qui démontre le principe de fission du noyau nucléaire génératrice d’énergie, le Collège de France conçoit, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, la production de neutrons à haute énergie grâce de la fission de l’uranium et émettent une possibilité de réaction en chaîne qu’il faut impérativement maîtriser. Leurs études seront la base du fonctionnement des futurs réacteurs nucléaires.

Comme toutes les découvertes, les premières utilisations concrètent du nucléaire furent militaires avec les trop célèbres bombes du 6 et 9 août 1945 à Hiroshima et Nagasaki. Initié par le projet secret américain Manhattan dès 1939, ces bombes ont prouvé leur efficacité. Mais les effets à long terme sur les hommes, mis en lumières par John Hersey dans The New Yorker, sont considérables : cancers, infertilités, malformations fœtales, ainsi qu’une pollution radioactive associés. A la suite de ces révélations, deux courants opposés émergent et subsistent encore aujourd’hui : les partisans, qui voient dans le nucléaire une forme de puissance et un grand potentiel, et les opposants qui la décrivent comme un danger imminent.

A la libération de Paris, Charles de Gaulle, partisan du nucléaire, crée le Commissariat à l’Energie Atomique (CEA), un centre de recherche sur le Nucléaire. Dès 1954, le projet d’une arme nucléaire en France est véritablement lancé, mené par Pierre Guillaumat (ministre de la Défense nationale).  Le premier essai, Gerboise Bleu, est effectué le 13 février 1960 en Algérie française.  

Dans le même temps, EDF, créé en 1946, débute le programme électronucléaire français en 1952. L’ensemble des recherches du CEA aboutissent, entre 1956 et 1960, à la naissance des premiers réacteurs nucléaires du type Uranium Naturel Graphite-Gaz (UNGG) à Marcoule (Gard). Mais comme tous premiers enfants, les inconvénients se font vite ressentir. Le renouvellement du combustible est fréquent et demande donc un retraitement important. De plus, le combustible utilisé ne peut pas être stocké dans l’eau et doit être rapidement retraité. Le site de traitement des combustibles de la Hague (Normandie), considéré comme utilité publique urgente, est inauguré en 1966.

Comme la filière nucléaire française, n’est ni exportable ni vraiment efficace, le président Pompidou abandonne la technologie UNGG en 1969, au profit de la technologie américaine à eau légère pressurisée REP (licence Westinghouse). Cette technologie promet des perspectives importantes dont la France va s’illustrer. La crise de 1973 a fortement dynamisé la relation avec le nucléaire civile. Le cours du pétrole s’étant envolé, la France réclame une plus grande indépendance énergétique. Le plan Mesmer choisi l’option tout nucléaire. En deux ans, treize nouveaux réacteurs de 900MW sont construits en France, repris dans les mêmes termes en 1975 par le gouvernement Chirac.

Le nucléaire civil en France entame une collaboration audacieuse avec l’Europe. L’Allemagne et l’Italie prennent part à la commande du réacteur surgénérateur à neutron rapide Superphénix à Creys-Malville (en fermeture aujourd’hui). Mais déjà, ce projet révolutionnaire fait face à une contestation massive, qui prendra de plus en plus d’ampleur dans la décennie suivante.

L’amour et la haine du nucléaire en France.

Le nucléaire civil commence à devenir explosif. L’incident de Pennsylvanie en 1979, sur un réacteur REP de Three Mile Island, de niveau 5 sur l’échelle internationale des événements nucléaires et radiologiques (INES), surprend le monde et devient le retour sur expérience des futurs incidents sur ce type de réacteur.  Un an plus tard, un autre accident nucléaire de niveau 4 engendre la fusion de 20 kg d’uranium à Saint-Laurent-des-Eaux (Loir et Cher). C’est le plus gros accident nucléaire qu’a connu la France. Si l’Etat a révélé l’accident, le site a rejeté illégalement pendant cinq ans du plutonium dans la Loire de manière confidentielle. L’année1986 reste la date la plus phénoménale. Tchernobyl, dans le nord de l’Ukraine a menacé toute l’Europe. Une grande campagne de désinformation tente de cacher la gravité de l’accident, sans pour autant éliminer le sentiment anti-nucléaire en France qui se développe.

Suite à cet incident majeure, la France délaisse le développement de la production nucléaire sans pour autant abandonner sa recherche. En effet, au début du nouveau millénaire, les questions énergétiques, économiques, technologiques et environnementales sont de plus en plus présentes. En 2005, à Moscou, un programme de recherche à l’échelle mondiale retient le site de Cadarache (Bouche du Rhône) comme celui accueillant un réacteur expérimental de fusion nucléaire ITER. Un projet qui s’étend sur 40 ans (voire plus) et qui promet de belles avancées dans l’avenir. Si la législation conforte le nucléaire dans la transition énergétique, grâce au lancement de la troisième génération des réacteurs nucléaires : l’EPR (REP version européenne), elle met également l’accent sur les énergies renouvelables, souvent mises de côté par certains politiciens. Une loi de 2006 prévoit l’implantation d’un centre de stockage réversif sur 100 ans des déchets hautement radioactifs à vie longue (HRVL) réversible, Cigéo (centre industriel de stockage géologique), à Bure (Meuse). Toujours en débat, ce projet fait face à de nombreuses contestations.

En 2011, suite à un séisme et un tsunami, la centrale nucléaire de Fukushima au Japon connaît un accident de niveau 7 sur l’INES. L’ASN (autorité de sûreté nucléaire, créée en 2006) réagit en imposant un cahier des charges en cinq points : le besoin en alimentation, l’accord des populations, un terrain solide, une source froide pour assurer le refroidissement, et une source d’eau douce pour alimenter la centrale (et potentiellement éteindre des incendies). L’Allemagne décide quant à elle d’abandonner au fur et à mesure le nucléaire civil et demande l’arrêt de sept centrales dans le pays, et une en France : Fessenheim. Le pays souhaite augmenter leurs énergies renouvelables et alimente le débat sur le nucléaire en Europe et en France.

Le nucléaire aujourd’hui, une relation ambiguë

En 2007, la construction du réacteur EPR de Flamanville débute et devait s’achever en 2012. Mais suite à des problèmes techniques, la construction du nouveau réacteur prend du retard et engendre des surcoûts. La question du nucléaire en France devient vite au cœur des débats politiques, économiques, énergétiques, environnementaux.

Aujourd’hui, notre énergie électrique provient à 77% du nucléaire, 10% hydraulique, 8% du gaz, 4% de renouvelables et 1% du charbon. Ainsi, notre énergie électrique est à 90% non-émettrice de gaz à effet de serre, s’inscrit dans l’objectif de neutralité carbone en 2050, et entre dans la taxonomie verte européenne. Mais notre taux d’énergies renouvelables est un des plus bas d’Europe. Se pose donc la question de la part de l’énergie nucléaire dans notre mix énergétique.  Deux courants s’opposent ayant tous deux le même objectif climatique.

Michèle Simon, secrétaire général de l’association PNC-France défend, cette filiale comme étant indispensable à la transition énergétique. Cette énergie, loin d’être parfaite, ne peut qu’être améliorée. D’après lui, la France sans le nucléaire ne respecterait pas ses objectifs climatiques ou entrerait en décroissance. André Jacques, président de l’association CRILAN (Comité de Réflexion, d’Information et de Lutte Anti-Nucléaire) soutient qu’une transition énergétique efficace par le nucléaire nécessiterait un trop grand nombre de réacteurs. Or, la construction de réacteurs est longue alors que le climat a besoin d’une réponse rapide et efficace.

Le traitement des déchets est l’une de leurs principales revendications. Il nécessite un acide qui mange les neutrons (eau borée) ce qui provoque une pollution chimique et des rejets gazeux. La piscine de la Hague est de plus en plus pleine, d’où le projet tardif de son agrandissement. Le taux de thyroïde chez les habitants serait également supérieur à la moyenne nationale. Enfin, le projet Cigéo est considéré comme irresponsable et néfaste pour les générations futures. La filière nucléaire assure que le traitement des déchets est minutieusement contrôlé. L’uranium est changé par tiers tous les 18 mois en moyenne et l’opération se fait entièrement sous l’eau, ce qui permet de refroidir le combustible et d’être un écran contre la radioactivité. Le tiers usagé des déchets reste dans la piscine de la centrale pendant deux ans avant d’être envoyée à la Hague. Après ce retraitement, on sépare les 4% des déchets HRVL des 96% restant, recyclés grâce à l’usine Melox dans le Gare. Le mélange de l’uranium recyclé et du plutonium forme l’uranium Mox, qui alimente 22 réacteurs en France. Ainsi, le circuit du combustible d’uranium est presque fermé.

Le retard de Flamanville s’explique par des défaillances majeures, comme des problèmes de soudures et serait un « gouffre financier » selon André Jacques. Pour Florent le Goux, géologue et responsable éditoriale de l’association pronucléaire Voix du Nucléaire, ces limites s’expliquent par la perte de savoir-faire de la filière dû à l’abandon du développement de la filière ces vingt dernières années, par Lionel Jospin. Il y a eu une mauvaise gouvernance des infrastructures et la concurrence entre AREVA et EDF n’a pas améliorer les choses. De plus, l’explosion de la centrale de Fukushima s’est traduite par un durcissement des exigences de sûreté, provocant des retards. Mais on apprend de ses erreurs. Si on se réfère au chantier de la Finlande ainsi que la construction de 2 unités EPR au Royaume-Uni, les gains sont bénéfiques grâce à l’effet de série (30% moins chère et plus efficace). Cependant, le projet de Flamanville, opérationnel en 2023, ne consiste qu’à la construction d’une seule unité. La France projette donc la construction de couples de réacteurs EPR (voire EPR2, simplification de l’EPR classique). La centrale nucléaire de Penly (Manche) est candidate pour en accueillir. La filière encourage également les contrats jeunes en alternance et en apprentissage pour former une nouvelle main d’œuvre de qualité, durable et attiré des jeunes dans cette filière.

Le parc nucléaire étant en fin de vie, d’après l’ASN, le renouvellement du parc nucléaire arrive tard et ne sera efficace que dans quelques années. Il ne permettra guère au remplacement des énergies fossiles, mais celui des réacteurs usagés. Le renouvellement annoncé, n’est que partiel et la filière n’a alors aucune visibilité sur le long terme. Florent le Goux conseillerait de construire de nouveau réacteur un par un, pour un meilleur roulement et pour développer la taille du parc.

Toutefois, l’urgence climatique ne s’inscrit pas seulement dans le long terme, mais aussi à court terme et la mise en place d’énergie renouvelable est moins longue que celle du nucléaire. Le plan de relance prévoit alors le développement du renouvelables (presque exigé par l’UE) mais n’est guère suffisant. Il projette 100 GW de plus dans l’énergie solaire, 40 en éolien offshore, 37 en terrestre et 25 dans le nucléaire, d’ici 2050. Le problème que pose l’énergie renouvelable est notre incapacité à les piloter. L’éolien connaît aussi une contestation forte, car elle gênerait la pêche, provoquerait un mouvement du vent non-propice aux cultures et serait néfastes pour le paysage. Toutefois l’association CRILAN dément toutes ces idées. L’énergie hydraulique est de plus en plus passée sous silence alors que c’est une des rares ressources qui n’engendre pas de contestation massive. Florent le Goux assure que pour des situations météorologiques extrêmes (sècheresse et inondation), les barrages permettent une meilleure régulation du flux hydraulique. La réelle problématique concerne les possibles villages alentours qui risquent d’être déplacés ou submergés par les eaux.

La crise en Ukraine a contraint la Finlande d’interrompre sa production nucléaire car elle était fournie par des pays alliés à la Russie. Cependant, elle pouvait se le permettre car sa part d’énergie nucléaire est encore faible, à l’inverse de la nôtre. André Jacques s’inquiète de la dépendance française vis-à-vis de l’uranium (bien que la France possède des mines trop profondes). Les pays fournisseurs d’uranium sont pourtant diversifiés (Australie, Kazakhstan, Canada, Niger…) et le stocke d’uranium appauvri français (à 0,7% de l’isotope 235) serait de deux ans. Le véritable problème reste le cours du nickel, du fer et de l’aluminium qui monte en flèche, ressources nécessaires à la construction d’unités. Enfin, l’abandon du nucléaire aussi rapidement engendrait une situation comparable à l’Allemagne, d’après Michel Simon, puisque nous deviendrions dépendants de ressources étrangères comme le gaz russe ou le charbon.

Les perspectives futures de cette relation

Les trois associations, bien qu’elles aient des points de vue divergent, s’accordent à une meilleure médiatisation. PNC-France aimerait que les médias s’intéressent plus à des paroles scientifiques. CRILAN souhaite plus de transparence et une plus grande indépendance des expertises au sujet des déchets et de l’EPR. Les Voix du Nucléaire proposent, de relancer certaines centrales fermées, solution moins chère et plus rapide. Cependant, la seule centrale nucléaire à réacteur REP fermée en France est Fessenheim (Rhin). Le redémarrage des anciennes centrales nucléaires n’est passible que par le changement de leurs vieux réacteurs. La recherche et le développement d’EDF, du CEA ou de start-ups permettrait aussi de mettre un terme aux batteries polluantes par un autre moyen de stockage de l’énergie plus adéquat, ce qui favoriserait le pilotage de l’énergie renouvelable.

Le nucléaire est devenu religion d’Etat, au dépit du renouvelable, pour certains politiciens, et un ennemi de l’environnement dont il faut se séparer pour d’autres. Deux points de vue divergents qui embrouillent l’opinion publique, alimentent les débats médiatiques et empêchent une bonne visibilité à la filière française. 

ANNAELLE GOUPIL

2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. staradis dit :

    (Trop) Rare analyse équilibrée sur le nucléaire. Bravo.

    Aimé par 1 personne

    1. annaellegpl dit :

      Je vous remercie. Votre commentaire me fait très plaisir et me pousse à continuer dans cette voie professionnelle.

      J’aime

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