Portraits de métiers, ils cassent les codes (3/3) : Quand Simone de Beauvoir se réincarne en initiative pour la mixité

Après deux portraits nous présentant deux métiers et deux personnes très différentes, place au bilan ! Où en sommes nous, aujourd’hui, sur la question de l’égalité homme/femme ? Ce dernier numéro de la trilogie « portraits de métiers » aura pour but de réfléchir aux alternatives possibles pour mieux sensibiliser l’opinion publique à la problématique de la mixité sur le marché du travail. Cube se glisse dans la peau du statisticien puis de l’enquêteur dans un collège de Treillières (Loire-Atlantique) afin de déconstruire les stéréotypes sexués dans le cadre d’une initiative des plus insolites : le challenge Simone de Beauvoir.

Ce n’est pas le parcours professionnel d’une personne que je retranscrirai pour ce dernier numéro de “portraits de métiers”, mais bel et bien le portrait d’un groupe, d’une collectivité, d’une initiative. Ce sont des femmes, des hommes, qui ont décidé de lancer des initiatives à leur propre échelle afin de nous sensibiliser à la mixité dans le monde du travail. 

Une féminisation inégale : état des lieux chiffrés des stéréotypes sexués

La féminisation de l’emploi sur le marché du travail demeure un réel enjeu social et politique, lorsque l’on sait que seuls 17% des métiers sont mixtes d’après un rapport du centre d’information et de documentation jeunesse publié en 2018. La majorité des femmes occupent des emplois dans le tertiaire, alors que les hommes représentent près de 70% des ingénieurs de l’informatique, et 88% des salariés du BTP selon cette même source.

Mais le nœud du problème ne se trouve pas dans les entreprises, mais avant tout au sein des établissements scolaires, où les choix d’orientation demeurent extrêmement différenciés entre filles et garçons. Les filles sont surreprésentées dans les filières sanitaires, sociales et de l’habillement (91 %) ainsi que dans les parcours linguistiques et littéraires (72 %). A contrario, les garçons demeurent surreprésentés dans les filières de l’électronique (98 %), de l’industrie (92 %) et du transport (89 %). Cela fait perdurer les stéréotypes sexués qui demeurent depuis des générations, à savoir que la fille serait plus vouée à des études intellectuelles et d’aide à autrui, alors que le garçon serait plus fait pour effectuer des travaux manuels et physiques, en raison notamment de sa physionomie plus imposante. Dans ces métiers, où l’offre demeure plus limitée, les femmes subissent de plein fouet les inégalités salariales (9 % d’écarts de salaires à poste égal selon l’INSEE), ainsi qu’un phénomène de “ségrégation professionnelle” qui leur permet difficilement d’occuper des postes à responsabilité.

L’éducation : voie royale pour renverser le paradigme
L’affiche de présentation du challenge © Collège Le Haut Gesvres – Treillières – Mars 2022

Face à ce constat inquiétant d’une difficile féminisation des métiers, des acteurs et actrices de notre société essayent, chaque jour, de faire bouger les choses. Sans tomber dans un discours moralisateur ou militant, ils passent par des ateliers de sensibilisation afin de faire prendre conscience de l’enjeu crucial qu’est la mixité de nos professions. 

Cette sensibilisation commence dès le plus jeune âge, avant même les premiers choix d’orientation, afin de montrer aux enfants la large palette d’activités professionnelles qui leur est offerte, sans avoir aucunement le besoin de s’auto-censurer. L’initiative que je vais maintenant vous présenter est, je trouve, un exemple concret de sensibilisation, et témoigne qu’il y a, derrière des statistiques peu encourageantes, de réelles volontés de mobilisation et d’avancées sur le terrain, et à destination des générations de demain. 

Le Challenge Simone de Beauvoir : une préparation de longue date

Emilie Liegeois-Jauret est professeur d’EPS au collège Le Haut Gesvres de Treillières (Loire-Atlantique). Mais, depuis 3 ans, elle est aussi référente égalité homme/femme au sein de son collège. Avant de réfléchir à cette nouvelle initiative avec le reste de l’équipe pédagogique, elle s’était donc déjà mobilisée pour que les élèves puissent débattre et échanger autour de la thématique de l’égalité homme/femme. “Dès la première année en tant que référente, nous avons lancé un projet radio composé de 9 émissions différentes qui étaient diffusées toutes les 3 semaines”. Outre l’enjeu de découvrir et de pouvoir appréhender le média radio, l’initiative avait aussi pour but de pouvoir échanger avec des personnes qui ont décidés de lever les stéréotypes sexués sur leur métier, “du sage-femme à la co-pilote de ligne”

Partis sur cette bonne lancée – et au vu de l’enthousiasme des élèves, Emilie et son équipe ont donc voulu mettre en place le Challenge Simone de Beauvoir. “Nous avons commencé par établir une longue liste de métiers stéréotypés dont 12 représentant.e.s ont répondu présent.e.s”. Ce sont ensuite 150 élèves, accompagnés de leurs professeur.e.s principaux.ale.s, qui se sont concertés afin de réfléchir au format du projet, aux questions à poser aux intervenants et intervenantes et aux débouchés existants dans ces formations. Ils et elles n’ont pas non plus oublié de trouver un nom au projet, à la fois naturel et symbolique : “notre collège étant situé dans la rue Simone de Beauvoir, et Simone de Beauvoir étant une figure de proue du féminisme français, il paraissait pour nous le bienvenu d’attribuer son nom au challenge”

Un salon dynamique et des élèves interactifs

Ni une ni deux, c’est dans le gymnase du collège que s’est tenu le grand événement le mardi 15 mars 2022, et autant dire que tout était organisé pour que les élèves ne restent pas dans une démarche passive : “si l’on a appelé cela “challenge” ce n’est pas pour rien (…) l’objectif était que les élèves puissent participer activement au salon en menant par groupe de cinq ou six leur propre enquête et essayer de retrouver qui pratiquait telle profession”. Chaque équipe avait donc un certain temps afin d’écouter le témoignage de chaque intervant.e puis bougeait de stand en stand. A la fin de leurs rotations, tels des enquêteurs et enquêtrices en herbe, ils devaient remonter les pistes pour trouver la véritable identité de chaque témoignage. Le jeu était d’autant plus intéressant en raison de la diversité des profils présents : femme agricultrice bio, femme chercheuse au CNRS, homme professeur des écoles, homme assistant social… les élèves avaient de quoi être inspirés pour méditer sur leur orientation future. 

Les élèves de 4ème en plein échange avec un intervenant © Emilie Liegeois-Jauret – Treillières – Mars 2022
Un message clair : agir selon ses compétences et non en fonction du genre

La majorité des intervenant.e.s ne déclarent pas avoir spécifiquement reçu de propos sexistes durant leur formation, et même encore aujourd’hui dans le cadre de l’exercice de leurs fonctions : “finalement, c’est bel et bien parce qu’ils et elles en avaient marre d’entendre à longueur de journée ces discriminations sexistes infondées qu’ils et elles en ont fait une force pour avancer”. Et cela, les intervenant.e.s l’ont très bien montré aux élèves : “ils et elles ont largement insisté sur le fait que la compétence est supérieure au genre, et finalement que le genre ne détermine pas ses compétences”. Emilie se souvient notamment du cas de cet homme sage-femme qui déclarait avoir fait ce métier par pure passsion, en écoutant uniquement ses goûts et ses instincts. Il en est de même pour le cas d’un assistant social, qui disait faire ce métier afin d’incarner au mieux des valeurs qui lui sont fondamentales, dont l’altruisme.

Mieux encore, certain.e.s intervenant.e.s occupent aujourd’hui des postes à responsabilité, et ont bien montré que pour évoluer, il suffit de croire en ses capacités et les mettre au maximum à profit : “je me souviens de cette femme co-pilote de ligne qui s’est formée en quasi autonomie au sein d’une petite compagnie avant de changer de poste pour travailler dans une compagnie plus connue (…) finalement ce sont son ambition et ses capacités qui lui ont permises d’en arriver là, au-delà tous stéréotypes qui auraient pu la freiner”. 

La réaction des élèves : bientôt la suite ?

Sur les temps de vie de classe, avec leur professeur.e principal.e, les élèves ont pu échangé sur l’après-midi qu’ils et elles ont pu vivre. Toutes et tous ont apprécié le format qui leur obligeait à “déconstruire les stéréotypes”. Faire venir des personnes externes à l’établissement est aussi un moyen stratégique pour avoir l’attention des élèves : “en invitant des intervenants extérieurs, les élèves sont tout de suite plus intrigués par l’inconnu, et sont beaucoup plus convaincus par les convictions défendues (…) il faut admettre que l’intervenant joue plus comme une figure d’autorité que nous en tant que professeur dans un cadre comme celui-ci”

Dans cette configuration, une deuxième édition est-elle prévue ou en cours de négociation ? Emilie Liegeois-Jauret se veut optimiste, même s’il faudra en discuter : “selon moi, il y a pleins de choses que l’on pourrait encore approfondir pour que le résultat soit encore plus convaincant”. Elle insiste d’abord sur les débouchés, qui permettraient aux élèves potentiellement intéressés par la profession de commencer à se pencher sur le parcours de formation idéal dès leur classe de 4ème : “interroger les intervenants sur les diplômes qu’ils ont obtenus, sur les formations qu’ils ont suivis”. De façon plus générale, ce sont les ambitions du challenge qui se voudraient plus importantes : “nous voudrions augmenter le temps de parole de chacun des intervenants et les inciter à lier leur message personnel sur la mixité professionnelle à des problématiques collectives et sociales plus larges”.

Des initiatives comme celles-ci, il en existe des centaines d’autres en France, et malheureusement nous ne pourrons pas toutes les citer dans cet article. En revanche, on peut être certain.e d’un point : multiplier les actions locales n’est pas anodin et témoigne d’une majorité de citoyen.ne.s qui veut voir cette problématique évoluer, face à un gouvernement qui, malgré de nombreuses lois prises en faveur de la parité ces dernières années (Loi Copé-Zimmerman…), peine à montrer statistiquement des progrès en faveur d’égalité professionnelle. En fin de compte, les premières bases de la mixité ne viendraient pas d’une politique “par le bas”, fruit d’initiatives comme celles-ci ? Le temps nous le dira…

Cette série se voulait à la fois porteuse d’espoir concernant l’avenir du marché du travail, tout en donnant l’occasion de retranscrire les parcours et projets de personnes qui se veulent acteurs et actrices du progrès social, de notre changement ! Alors, merci à eux pour avoir pris le temps d’échanger sur leurs parcours insolites, merci à vous de les avoir suivis et peut-être même partagés autour de vous ! En espérant que ces histoires vous auront donné envie, vous aussi, d’aller au bout de vos rêves !

BENJAMIN MOINDROT

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